À Marrakech, le continent assume un basculement stratégique vers la souveraineté commerciale et le pouvoir du marché intérieur.
À Marrakech, lors de la deuxième édition du Forum des affaires de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), un message clair s’est imposé : l’Afrique ne veut plus être un simple réservoir de matières premières, mais un acteur structuré du commerce mondial. Pour Omar Hajira, secrétaire d’État marocain chargé du commerce extérieur, la ZLECAf est désormais « l’un des projets stratégiques majeurs sur lesquels le continent parie pour transformer durablement son modèle de développement ».
Avec un marché potentiel de 1,3 milliard d’habitants et un PIB cumulé estimé à 3 400 milliards de dollars, l’Afrique dispose d’un levier géoéconomique considérable. Longtemps fragmenté par des barrières tarifaires héritées de la colonisation et par des logiques nationales concurrentes, le continent cherche aujourd’hui à construire un espace économique intégré capable de peser face aux grandes puissances du Nord et aux économies émergentes du Sud global.

Sur le plan géostratégique, la ZLECAf s’inscrit dans un moment charnière. La recomposition des chaînes de valeur mondiales, la guerre commerciale sino-américaine, les tensions énergétiques et alimentaires, ainsi que la montée des régionalismes économiques, offrent à l’Afrique une fenêtre d’opportunité historique. « Les principaux bénéficiaires seront les entreprises privées africaines », insiste Omar Hajira, soulignant que l’intégration commerciale est aussi un enjeu de souveraineté économique et d’intelligence collective.
L’accord, signé en mars 2018 à Kigali, vise à supprimer progressivement les droits de douane sur 90 % des produits, à harmoniser les normes et à stimuler le commerce intra-africain, qui ne représente encore qu’environ 15 % des échanges du continent, contre plus de 60 % en Europe. L’enjeu est colossal : transformer les ressources naturelles africaines localement, développer des industries régionales, sécuriser les chaînes d’approvisionnement et réduire la dépendance aux importations extra-continentales.
Mais cette ambition est aussi sécuritaire et informationnelle. La maîtrise des flux commerciaux implique une meilleure gouvernance des frontières, des données, des infrastructures logistiques et numériques. Ports, corridors ferroviaires, hubs énergétiques et plateformes digitales deviennent des instruments de puissance. Dans ce contexte, le Maroc se positionne comme un pivot géoéconomique entre l’Afrique, l’Europe et l’Atlantique, capitalisant sur ses accords commerciaux, ses banques panafricaines et son soft power culturel.

La dimension démographique renforce encore la portée du projet. D’ici 2050, l’Afrique comptera près de 2,5 milliards d’habitants, majoritairement jeunes et urbains. Cette population constitue à la fois un marché de consommation massif et un réservoir de main-d’œuvre et d’innovation. La ZLECAf vise à capter cette dynamique pour créer de la valeur endogène, renforcer les classes moyennes et stabiliser les sociétés.
Reste un défi central : passer du discours à l’exécution. Infrastructures insuffisantes, disparités économiques, risques de dumping, lenteurs administratives et résistances protectionnistes pourraient freiner l’élan. Mais à Marrakech, le narratif est résolument offensif. La ZLECAf n’est plus seulement un projet économique : elle devient un acte politique majeur, symbole d’un continent qui entend reprendre le contrôle de son destin dans un monde en recomposition.