Quand l’observation électorale devient un instrument de puissance.
À quelques heures de scrutins décisifs en Côte d’Ivoire et en Guinée, la Francophonie sort de sa réserve protocolaire. En dépêchant des Missions électorales à Abidjan et Conakry, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) ne se contente pas d’observer des urnes : elle réaffirme une présence politique dans une Afrique de l’Ouest traversée par les coups d’État, les transitions sous tension et la concurrence ouverte des puissances étrangères.
Derrière la neutralité affichée, le message est clair : les élections restent un champ de bataille géopolitique.
Abidjan, vitrine de stabilité ; Conakry, test de crédibilité
En Côte d’Ivoire, les législatives du 27 décembre 2025 sont moins un enjeu de pouvoir qu’un examen de maturité institutionnelle. Le pays, moteur économique régional, sait que la crédibilité de ses processus électoraux conditionne la confiance des investisseurs, la stabilité sociale et son statut de partenaire privilégié des bailleurs internationaux. La présence de la Francophonie vise ici à désamorcer toute contestation post-électorale, dans un État dont l’histoire récente rappelle le coût politique de scrutins contestés.
En Guinée, l’enjeu est d’une tout autre nature. L’élection présidentielle du 28 décembre 2025 doit sceller – ou non – la sortie de transition. Pour Conakry, l’observation francophone est une opportunité diplomatique : celle de montrer des gages de normalisation sans se soumettre frontalement aux injonctions plus dures de la CEDEAO ou de l’Union européenne. Pour l’OIF, c’est un pari risqué : accompagner sans cautionner, observer sans légitimer l’irréversible.
La Francophonie, dernier médiateur acceptable ?
À l’heure où les sanctions régionales perdent de leur efficacité et où les opinions publiques africaines se méfient des leçons de démocratie venues de l’extérieur, la Francophonie joue une carte singulière. Moins intrusive, plus feutrée, elle s’appuie sur la Déclaration de Bamako pour rappeler les standards électoraux tout en maintenant le dialogue.
Ce positionnement intermédiaire fait de l’OIF l’un des rares acteurs encore audibles dans certains contextes politiques africains. Une diplomatie du « ni rupture ni chèque en blanc », qui contraste avec l’approche sécuritaire dominante des puissances occidentales.
Observer, c’est aussi influencer
Ne nous y trompons pas : l’observation électorale n’est jamais neutre. En Côte d’Ivoire comme en Guinée, les rapports, recommandations et déclarations préliminaires pèseront sur :
- l’accès à l’aide internationale,
- la coopération académique et culturelle,
- la mobilité étudiante et migratoire,
- la perception des diasporas et des marchés financiers.
Dans un monde où la légitimité politique conditionne l’accès aux ressources, le regard posé sur les urnes vaut parfois plus que le bulletin lui-même.
Une bataille discrète pour l’avenir régional
Face à la montée en puissance de nouveaux partenaires – Russie, Chine, Golfe – peu enclins à conditionner leur soutien à des normes démocratiques, la Francophonie tente de préserver un espace politique fondé sur des règles partagées. C’est une bataille silencieuse, moins spectaculaire que les déploiements militaires, mais tout aussi stratégique.
Abidjan et Conakry ne jouent pas seulement une élection. Ils jouent leur place dans l’ordre régional à venir. Et la Francophonie, en arbitre discret, entend bien rappeler que la démocratie reste une monnaie géopolitique.