Cameroun : Paul Biya, l’État, la stabilité et la responsabilité historique

Discours d’autorité dans un monde en rupture, choix de continuité pour une nation debout. Stabilité interne, souveraineté économique et guerre de l’information : lecture géopolitique d’un discours de pouvoir.

Discours d’autorité dans un monde en rupture, choix de continuité pour une nation debout. Stabilité interne, souveraineté économique et guerre de l’information : lecture géopolitique.

À travers son discours post-prestation de serment, le président du Cameroun, à la veille de la nouvelle année 2026, le président de la République Paul Biya ne s’est pas contenté d’un exercice rituel. Il a livré une déclaration de doctrine, révélatrice de la manière dont le pouvoir camerounais entend se repositionner dans un environnement national fragilisé, régional instable et international de plus en plus conflictuel.

Derrière les appels à l’unité et à la stabilité, se dessine une stratégie de survie étatique à l’ère des rivalités de puissances, de la guerre informationnelle et de la compétition pour les ressources.

1. Plan national : la stabilité comme pilier de la sécurité de l’État

Sur le plan interne, le discours repose sur un triptyque clair : continuité, autorité, cohésion. En revendiquant une victoire électorale « éclatante » et en qualifiant les contestations de fait de « soubresauts irresponsables », Paul Biya verrouille le récit de la légitimité institutionnelle. Il ne s’agit pas seulement de politique intérieure, mais de sécurisation du centre de gravité de l’État.

L’insistance sur la lutte contre l’impunité, la violence verbale, le repli identitaire et les atteintes à l’autorité publique traduit une lecture sécuritaire de la société camerounaise. Le message est sans ambiguïté : la stabilité prime sur toute autre considération, y compris au prix d’un durcissement de la gouvernance.

Dans un contexte africain marqué par les coups d’État, les soulèvements sociaux et les crises post-électorales, le Cameroun cherche à se positionner comme un îlot de continuité étatique, valeur stratégique en soi.

2. Économie et géoéconomie : souveraineté énergétique et contrôle des secteurs critiques

Sur le plan économique, le discours est révélateur d’une inflexion majeure : la reprise de contrôle stratégique sur des secteurs jugés vitaux. La décision d’instruire la reprise de la société ENEO dépasse la simple réforme sectorielle. Elle s’inscrit dans une logique de souveraineté énergétique, devenue un enjeu géoéconomique central à l’échelle mondiale.

L’accent mis sur le barrage de Nachtigal, les centrales solaires dans le Nord, les réseaux de transport d’électricité, montre une volonté de sécuriser l’appareil productif, d’attirer les investissements industriels et de réduire la vulnérabilité énergétique, facteur de dépendance extérieure.

Le discours assume par ailleurs une orthodoxie macroéconomique : préservation des équilibres, maîtrise de l’inflation, discipline budgétaire, avec l’appui des partenaires internationaux. Le Cameroun se positionne ainsi comme un État fréquentable pour les bailleurs, dans une région perçue comme à haut risque.

3. Intelligence économique : maîtrise du récit et guerre de l’information

L’un des aspects les plus significatifs du discours du président de la République réside dans la bataille narrative. En dénonçant les « marchands d’illusions », Paul Biya cherche à décrédibiliser les contre-discours, notamment ceux portés par l’opposition et certaines franges de la diaspora.

Cette posture s’inscrit dans une logique d’intelligence économique et informationnelle : contrôle du récit national, délégitimation des narratifs concurrents, neutralisation de l’impact des réseaux sociaux et des campagnes transnationales.

Le pouvoir camerounais a clairement intégré que la stabilité ne se joue plus uniquement sur le terrain, mais aussi dans l’espace cognitif, où se forgent les perceptions des partenaires étrangers, des investisseurs et des institutions internationales.

4. Dimension régionale : le Cameroun comme pilier de l’Afrique centrale

Sur le plan régional, le discours est implicitement stratégique. Le Cameroun, entouré de zones de forte instabilité (RDC, Tchad, RCA, Nigeria), se présente comme un verrou géopolitique de l’Afrique centrale. La lutte contre le terrorisme à l’Extrême-Nord, la gestion du conflit anglophone et la prévention des troubles post-électoraux sont autant de dossiers surveillés par les puissances régionales et internationales.

La stabilité camerounaise est perçue comme un bien public régional. Toute fragilisation majeure aurait des effets domino sur la CEMAC, les corridors commerciaux et les dispositifs sécuritaires transfrontaliers.

5. Volet international : rassurer les partenaires, contenir les pressions

À l’échelle internationale, Paul Biya adresse un message clair aux bailleurs, aux partenaires stratégiques et aux grandes puissances : le Cameroun reste gouvernable, les réformes avancent, l’État tient, les institutions fonctionnent.

L’insistance sur les réformes structurelles menées « avec l’appui des partenaires internationaux » vise à préserver la confiance, dans un contexte où l’Afrique est redevenue un champ de rivalités entre puissances occidentales, Chine et Russie.

Le discours évite soigneusement toute rhétorique de rupture ou d’alignement exclusif. Il privilégie une diplomatie de l’équilibre, fidèle à la tradition camerounaise de non-alignement pragmatique.

6. Politique sociale et jeunesse : prévention stratégique du risque interne

L’annonce d’une enveloppe de 50 milliards FCFA dédiée à l’emploi des jeunes n’est pas anodine. Elle répond à une lecture stratégique du risque : chômage, frustration sociale et jeunesse urbaine constituent aujourd’hui l’un des principaux facteurs de déstabilisation politique en Afrique.

En ciblant les jeunes et les femmes, le pouvoir cherche à désamorcer les foyers potentiels de contestation, tout en projetant une image de modernisation sociale. Il s’agit moins d’une réforme sociale que d’un investissement dans la stabilité future.

Un discours de fin de cycle ou de verrouillage stratégique

Au final, ce discours apparaît comme celui d’un pouvoir conscient d’entrer dans une zone de turbulences historiques. Paul Biya ne promet pas de rupture, mais revendique la continuité comme valeur stratégique suprême.

Face à un continent en ébullition et à un monde fragmenté, le Cameroun mise sur la stabilité, la maîtrise de l’information et la souveraineté sectorielle.

Reste une question centrale, non résolue par le discours : jusqu’où cette stratégie de contrôle et de continuité peut-elle absorber les pressions sociales, générationnelles et géopolitiques sans se transformer en facteur de fragilité ?

C’est là que se jouera, au-delà des mots, la véritable équation du pouvoir camerounais dans les années à venir.

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