Longtemps enclavée, la République centrafricaine passe à l’offensive.
Avec un projet d’autoroute de 1 249 km reliant Bambouti à Sibut et ouvert sur le Soudan du Sud et l’Ouganda, Bangui affiche ses ambitions régionales. Un chantier d’envergure qui pourrait rebattre les cartes du commerce en Afrique centrale – et mettre en lumière les lenteurs du Cameroun en matière d’infrastructures stratégiques.
La République centrafricaine vient de franchir un cap stratégique dans sa politique d’infrastructures. À travers un partenariat public-privé (PPP), le gouvernement de Faustin-Archange Touadéra a acté la construction d’une autoroute de 1 249 km reliant Bambouti à Sibut, avec une extension vers le Soudan du Sud et une connexion régionale incluant l’Ouganda.
Un projet ambitieux, financé à hauteur de 1 400 milliards de FCFA par l’entreprise ougandaise Al Wasit, qui pourrait redessiner la carte économique de l’Afrique centrale.
Un projet structurant à vocation régionale
Au-delà de sa dimension nationale, cette autoroute s’inscrit dans une logique d’intégration sous-régionale. En reliant les zones enclavées de la Centrafrique aux marchés Est-Africains, elle ambitionne de :
- Fluidifier les échanges commerciaux entre l’Afrique centrale et orientale ;
- Sécuriser les axes de circulation dans un pays longtemps fragilisé ;
- Renforcer la cohésion territoriale ;
- Stimuler les investissements et les activités économiques locales.
Surtout, ce corridor pourrait prolonger et dynamiser l’axe stratégique Douala–Bangui, en ouvrant une nouvelle porte vers les pays du bassin du Nil. Une opportunité majeure pour les flux commerciaux entre l’Afrique centrale et l’Afrique australe.
1 400 milliards FCFA pour 1 249 km : un coût compétitif ?
Le coût global du projet centrafricain — environ 1,12 milliard FCFA par kilomètre — apparaît relativement compétitif au regard des standards africains, notamment pour une infrastructure de cette envergure traversant des zones difficiles.
À titre de comparaison, l’autoroute Douala–Yaoundé au Cameroun illustre une tout autre dynamique. Lancée il y a près d’une décennie, cette infrastructure stratégique longue d’environ 196 km n’a vu la réalisation que d’un premier tronçon d’environ 70 km entre Yaoundé et Bibodi. La seconde phase, censée relier ce tronçon à Douala, peine toujours à démarrer.
Le coût global estimé de cette autoroute dépasse 1 300 milliards FCFA, soit un coût au kilomètre largement supérieur, dans un contexte marqué par des retards chroniques ; des difficultés de financement ; des problèmes de gouvernance et de coordination.
Deux trajectoires, deux modèles
La comparaison met en lumière deux approches distinctes :
- La Centrafrique, souvent perçue comme fragile, mise sur des partenariats innovants et une ouverture régionale pour accélérer son développement ;
- Le Cameroun, pourtant considéré comme le moteur économique de la sous-région, peine à concrétiser certains projets structurants, malgré un potentiel financier et institutionnel plus important. Cette inversion des dynamiques interroge sur l’efficacité des politiques publiques et la capacité à mobiliser des financements alternatifs.
Un levier pour l’intégration régionale
L’impact du projet centrafricain pourrait être considérable : Désenclavement ( des régions entières aujourd’hui isolées seront connectées aux grands axes commerciaux) ; Sécurité ( une meilleure présence de l’État le long des corridors routiers) ; Commerce ( réduction des coûts logistiques et du temps de transport) ; Intégration régionale ( interconnexion entre l’Afrique centrale, orientale et potentiellement australe).
En prolongeant le corridor Douala–Bangui vers le Soudan du Sud et l’Ouganda, ce projet ouvre une nouvelle dorsale économique susceptible de redistribuer les flux commerciaux dans la région.
Le Cameroun face à ses responsabilités
Pour le Cameroun, cette initiative centrafricaine pourrait faire figure d’électrochoc. Alors que le pays dispose du principal port de la sous-région à Douala et joue un rôle clé dans l’approvisionnement de la Centrafrique, son retard infrastructurel risque de fragiliser sa position stratégique. L’enjeu est donc double : Achever rapidement l’autoroute Douala–Yaoundé ; S’inscrire pleinement dans les dynamiques régionales en cours.
Une recomposition silencieuse de l’espace économique régional
À travers ce projet, la Centrafrique envoie un signal fort : celui d’un pays décidé à rompre avec son enclavement et à s’imposer comme un carrefour régional. Si les promesses se concrétisent, cette autoroute pourrait devenir l’un des axes structurants de l’intégration africaine. Reste à savoir si les autres pays de la sous-région, au premier rang desquels le Cameroun, sauront s’adapter à cette nouvelle donne.
Simon Emmanuel Minyem