Lac municipal de Yaoundé : Un gouffre financier ou un investissement d’avenir ?

Autrement dit, le lac municipal est appelé à devenir pour Yaoundé ce que le front de mer est à Douala : un espace emblématique capable de redessiner l'image de la ville

Alors que le chantier semblait enlisé depuis plusieurs mois, le gouvernement vient de mobiliser un nouveau financement de 4,1 milliards de FCFA pour achever la première phase de l’aménagement du lac municipal de Yaoundé.

Une décision qui relance le débat : faut-il continuer à injecter des milliards dans ce projet ou aller jusqu’au bout pour en faire un moteur du développement touristique et économique de la capitale ? Le décret présidentiel du 22 juillet 2026 autorisant le ministre de l’Économie à négocier un prêt auprès de Deutsche Bank Espagne n’est pas passé inaperçu.

En apparence, 4,1 milliards de FCFA peuvent sembler une somme modeste au regard des grands projets d’infrastructures. Pourtant, cette enveloppe soulève une question de fond : pourquoi l’État continue-t-il d’investir dans un chantier lancé il y a six ans et dont l’achèvement paraît sans cesse repoussé ? La réponse est moins simple qu’il n’y paraît.

Un projet victime de son propre gigantisme

Au départ, il ne s’agissait pas seulement de nettoyer un lac devenu insalubre. L’ambition était beaucoup plus vaste : transformer le cœur de Yaoundé en un véritable pôle touristique, économique et de loisirs. Le projet prévoit le curage complet du lac, l’aménagement de promenades, des espaces verts, des parkings, des restaurants, des activités nautiques, des boutiques.

Et surtout, la construction d’un hôtel cinq étoiles destiné à attirer une clientèle d’affaires et de loisirs. Autrement dit, le lac municipal est appelé à devenir pour Yaoundé ce que le front de mer est à Douala : un espace emblématique capable de redessiner l’image de la ville. Mais entre les ambitions initiales et la réalité du terrain, le fossé est encore important.

Pourquoi le chantier s’est-il enlisé ?

Le principal frein n’est pas technique. Il est financier. Les études d’exécution ont fait apparaître des travaux complémentaires indispensables, notamment pour les réseaux, l’assainissement et les ouvrages hydrauliques. Or les crédits attendus du budget de l’État n’ont jamais été effectivement décaissés. Le Comité national de la dette publique avait pourtant estimé qu’un nouvel emprunt extérieur n’était pas indispensable.

Considérant que cette somme pouvait être mobilisée sur ressources internes. Mais faute de financement, le chantier a progressivement ralenti, au point que seules quelques opérations de sécurisation du site étaient encore visibles. Le gouvernement a finalement choisi de revenir à l’endettement extérieur pour débloquer la situation.

Pourquoi ne pas abandonner ?

À première vue, certains pourraient estimer qu’après plusieurs années de travaux, il serait préférable d’arrêter les frais. Ce raisonnement oublie une réalité économique : un chantier abandonné coûte souvent plus cher qu’un chantier achevé. Des dizaines de milliards de FCFA ont déjà été investis dans le curage du lac, les voiries, les réseaux, les ouvrages de drainage et plusieurs infrastructures.

Si le projet restait inachevé, ces investissements se dégraderaient progressivement sans jamais produire les retombées économiques attendues. Le nouveau financement apparaît donc moins comme une nouvelle dépense que comme un moyen de préserver les investissements déjà réalisés.

Le véritable enjeu dépasse le simple embellissement

Réduire le projet à un simple embellissement urbain serait une erreur. Toutes les grandes capitales cherchent aujourd’hui à créer des espaces capables d’attirer investisseurs, touristes et grands événements. Kigali, Rabat ou encore Abidjan ont fait de leurs aménagements urbains des outils de compétitivité.

Yaoundé souffre encore d’un déficit d’espaces de loisirs modernes et d’infrastructures touristiques de haut standing. Le futur hôtel cinq étoiles, les restaurants, les équipements nautiques et les promenades doivent précisément combler cette insuffisance. L’objectif est de retenir une partie des visiteurs internationaux qui séjournent encore principalement à Douala;

Tout en offrant aux habitants un véritable espace de détente au cœur de la capitale. À terme, ce projet pourrait stimuler l’hôtellerie, la restauration, le commerce, les transports et les activités culturelles. Il contribuerait également à revaloriser le foncier des quartiers environnants et à renforcer l’attractivité de Yaoundé pour les conférences internationales et les investisseurs.

Mais les interrogations demeurent

Pour autant, les inquiétudes ne disparaissent pas avec ce nouveau financement. La principale concerne le calendrier. Les travaux de la première phase doivent encore être achevés avant d’envisager les investissements privés, notamment la construction du complexe hôtelier cinq étoiles, qui n’a toujours pas véritablement démarré. L’autre interrogation porte sur la rentabilité future du site.

Les équipements touristiques généreront-ils suffisamment d’activités pour assurer leur entretien ? Les investisseurs privés suivront-ils effectivement une fois les infrastructures publiques achevées ? Enfin, la gouvernance du projet sera déterminante. Les retards successifs ont alimenté le scepticisme d’une partie de l’opinion. Le succès du lac municipal dépendra autant de la qualité de sa gestion que des infrastructures elles-mêmes.

Le pari de l’avenir

Le débat dépasse finalement les seuls 4,1 milliards de FCFA autorisés par le chef de l’État. Il pose une question plus large : le Cameroun doit-il renoncer à ses grands projets dès qu’ils rencontrent des difficultés, ou faut-il accepter d’investir dans des infrastructures dont les bénéfices ne se mesureront qu’à long terme ?En décidant de relancer le chantier, le gouvernement fait clairement le second choix.

Son pari est qu’un lac municipal modernisé ne sera pas seulement un lieu de promenade, mais un moteur de développement urbain, de création d’emplois et d’attractivité touristique. Ce pari reste toutefois conditionné à une exigence : livrer enfin le projet dans les délais et selon les standards annoncés. Car un lac municipal achevé pourrait devenir l’une des vitrines de Yaoundé.

Un chantier inachevé, en revanche, continuerait d’alimenter les critiques sur la conduite des grands projets publics. C’est donc moins le montant du nouveau financement qui sera jugé que sa capacité à transformer, enfin, une ambition vieille de plusieurs années en une réalité visible pour les habitants de Yaoundé et les visiteurs du Cameroun.

Simon Emmanuel MINYEM

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