Prorogé jusqu’au 15 septembre 2026, le 4ᵉ Recensement général de la population et de l’habitat révèle une crise plus profonde que des difficultés logistiques. Entre défiance institutionnelle, calculs politiques présumés et fatigue sociale, l’État se heurte à une crise de confiance qui fragilise l’un des principaux outils de gouvernance publique.
La décision du Premier ministre de proroger jusqu’au 15 septembre 2026 le 4ᵉ Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH), couplé au Recensement général de l’agriculture et de l’élevage (RGAE), dépasse largement une simple mesure administrative.
Officiellement justifiée par la nécessité de couvrir les zones enclavées, cette deuxième prolongation met surtout en lumière un phénomène plus préoccupant : la difficulté croissante de l’État camerounais à mobiliser ses citoyens autour de politiques publiques pourtant essentielles.
Le recensement constitue normalement le socle de toute stratégie de développement. Il permet de planifier les infrastructures, les politiques sociales, l’offre scolaire, les équipements sanitaires, les investissements agricoles et les futurs découpages administratifs. Mais au Cameroun, cet exercice statistique se trouve désormais confronté à un obstacle majeur : la défiance.
Au fil des années, une partie de la population a développé une profonde méfiance envers les initiatives publiques. Les crises économiques, sociales et sécuritaires successives, les promesses jugées insuffisamment tenues et la lenteur de certaines réformes ont progressivement érodé le capital de confiance entre gouvernants et gouvernés.
Dans ce contexte, même une opération reconnue internationalement comme indispensable est parfois perçue à travers le prisme du soupçon. Les autorités administratives ont pourtant multiplié les initiatives.
À la suite des instructions du ministère de l’Administration territoriale, plusieurs préfets ont organisé des réunions d’évaluation, renforcé la sensibilisation et lancé des appels à la mobilisation des populations. Malgré ces efforts, les résultats demeurent en deçà des attentes.
Le paradoxe est frappant. Pendant de nombreuses années, une large partie de l’opinion réclamait justement l’organisation d’un recensement national. Beaucoup estimaient qu’il était impossible de conduire efficacement les politiques publiques sans connaître précisément la population. Aujourd’hui que l’opération est engagée, certains doutent de ses finalités ou de son calendrier, alimentant un climat de suspicion.
Cette perception est également alimentée par le débat sur le futur redécoupage territorial. Depuis la note du ministère de l’Administration territoriale du 2 décembre 2025 évoquant cette perspective, certains citoyens estiment que les décisions auraient déjà été arrêtées en amont et que le recensement ne constituerait plus un véritable outil d’aide à la décision.
Aucune preuve publique ne vient étayer cette perception, mais elle participe néanmoins à la faible adhésion observée sur le terrain. Au-delà des considérations politiques, cette situation révèle un enjeu de gouvernance plus large : dans les États contemporains, la réussite des politiques publiques repose autant sur leur pertinence technique que sur la confiance qu’elles inspirent.
Un recensement incomplet produirait des conséquences durables : mauvaise répartition des ressources, planification imprécise des infrastructures, fragilisation des politiques agricoles, difficultés dans la mise en œuvre de la décentralisation et affaiblissement des capacités de prévision économique. La prorogation jusqu’au 15 septembre constitue donc une ultime fenêtre d’opportunité.
Elle invite les pouvoirs publics à renforcer la pédagogie, la transparence et le dialogue avec les populations. Car, en définitive, un recensement n’est pas seulement un exercice statistique : il est aussi un révélateur de la relation de confiance entre un État et ses citoyens. Sans cette confiance, même les meilleurs outils de gouvernance risquent de perdre leur efficacité.