Ruben Um Nyobè : la mort d’un nationaliste dans les archives françaises

Le télégramme rapporte la découverte d’un « refuge » attribué au comité central de l’Union des populations du Cameroun (UPC), dans la Sanaga-Maritime.

Le 15 septembre 1958, un télégramme militaire français classé « secret » annonce la mort du secrétaire général de l’UPC. Derrière la sécheresse administrative du document se dessine toute une chaîne de commandement, de renseignement et de « pacification », dont Pierre Messmer fut l’un des principaux architectes avant l’arrivée de Xavier Torré.

Le document tient en quelques lignes. Daté du 15 septembre 1958, il est transmis depuis Brazzaville et adressé au Haut-Commissaire de la République, chef du Groupe de territoires de l’Afrique équatoriale française – Cameroun. À cette date, cette fonction est occupée par Xavier Torré, nommé Haut-Commissaire en février 1958. Xavier Torré restera à ce poste jusqu’en décembre 1959.

Le télégramme rapporte la découverte d’un « refuge » attribué au comité central de l’Union des populations du Cameroun (UPC), dans la Sanaga-Maritime. Une patrouille de la première compagnie du Bataillon de tirailleurs camerounais aurait localisé le camp à proximité de Boumyebel. Un accrochage s’ensuit. Le message annonce alors que Ruben Um Nyobè a été tué, avec Pierre Yemback et Jean Marc Ngombi.

(Photo : 13 septembre 1958 – Le corps sans vie du Mpodol)

Le langage est celui de l’administration militaire : « refuge », « patrouille », « accrochage », « documents saisis ». Le nom d’Um Nyobè apparaît au milieu d’un compte rendu opérationnel.

Le message chiffré est adressé en priorité au Ministère de la France d’Outre-mer à Paris, dirigé par Bernard Cornut-Gentille, afin de rendre compte immédiatement de la neutralisation du leader de l’UPC. Ce télégramme politique s’appuyait directement sur les comptes-rendus militaires de la « Zone de pacification de la Sanaga Maritime (ZOPAC) « , orchestrée sur terrain par le colonel Jean Lamberton.

Au niveau opérationnel et militaire, le rapport final officialisant l’action sur le terrain est rédigé et signé par le commandement de la première compagnie du bataillon des tirailleurs camerounais, sous la direction des officiers de renseignement, -notamment le capitaine Agostini – et exécuté directement par le chef de la patrouille, le sergent-chef Toubarou.

(Photo : Pierre Messmer : Haut-Commissaire au Cameroun : 1956- Février 1958)

Pierre Messmer, le précédent décisif

Lorsque Ruben Um Nyobè est tué, Pierre Messmer n’est plus Haut-Commissaire au Cameroun. Il a occupé cette fonction de 1956 à février 1958, avant de devenir successivement Haut-Commissaire en Afrique équatoriale puis en Afrique occidentale française. Mais son passage au Cameroun est essentiel pour comprendre le dispositif dans lequel intervient la traque de Ruben Um Nyobè.

Pierre Messmer arrive dans un territoire marqué par la montée de la contestation nationaliste. Après les violences de mai 1955 et l’interdiction de l’UPC, l’administration française durcit progressivement son dispositif. En décembre 1957, alors que Pierre Messmer est encore Haut-Commissaire, est créée la Zone de pacification du Cameroun (ZOPAC), confiée au colonel Jean Lamberton.

L’objectif est d’organiser plus systématiquement le contrôle militaire de zones considérées comme acquises ou susceptibles de l’être à l’UPC. Le rapport de la commission de recherche historique sur le rôle de la France au Cameroun entre 1945 et 1971 montre que cette période voit s’articuler administration civile, armée, renseignement, police et justice dans une politique de « maintien de l’ordre » et de « pacification ».

Le rôle de Pierre Messmer ne doit donc pas être confondu avec celui de l’officier qui conduit l’opération de septembre 1958. Il se situe en amont : celui d’un Haut-Commissaire qui a contribué à installer le cadre politico-administratif et militaire dans lequel la lutte contre l’UPC est menée.

Les archives montrent notamment qu’en 1957, Pierre Messmer tente une négociation avec les représentants de l’UPC avant de renforcer le dispositif de « pacification ». La création de la ZOPAC marque ensuite une nouvelle étape.

L’historien Benjamin Jung, dans les travaux consacrés au dispositif militaire français, montre que la répression repose alors sur une organisation de plus en plus structurée. Après la mort d’Um Nyobè, le dispositif est encore réaménagé et les unités sont concentrées sur les « cinq dernières tâches d’insoumission », selon le vocabulaire militaire de l’époque.

Xavier Torré reçoit le message, Jean Lamberton commande le dispositif

Lorsque survient la mort de Ruben Um Nyobè, la configuration a donc changé. Xavier Torré est désormais Haut-Commissaire. Jean Lamberton occupe une place centrale dans le dispositif militaire de la ZOPAC. Les recherches historiques montrent également le rôle déterminant de plusieurs responsables de la gendarmerie et du renseignement dans la recherche du chef de l’UPC.

Les travaux de la commission évoquent notamment un officier de gendarmerie dont le parcours est étroitement lié à la recherche du leader de l’UPC et qui exerce, à partir de janvier 1958, des responsabilités dans le renseignement de la ZOPAC. Après la mort du Mpodol, il bénéficie de la reconnaissance de sa hiérarchie.

Le document du 15 septembre prend ainsi une dimension particulière : il n’annonce pas seulement la disparition d’un homme. Il constitue une pièce de la chaîne documentaire d’une opération de guerre. Deux jours plus tôt, le 13 septembre, Ruben Um Nyobè est mort dans la forêt de la Sanaga-Maritime. Le 15, l’administration militaire transmet l’information.

Le même jour, son corps est exposé avant son inhumation, dans une opération qui participe également à la démonstration de sa mort auprès des populations. Les recherches historiques récentes ont montré que les images du corps furent utilisées dans une véritable campagne psychologique destinée à affaiblir le prestige du dirigeant nationaliste.

Une mort administrative, une portée historique

Le contraste est saisissant. Dans le télégramme, Ruben Um Nyobè est essentiellement un objectif militaire atteint. Dans l’histoire camerounaise, il est devenu l’une des grandes figures de la lutte pour l’indépendance et la réunification. La presse française du 16 septembre 1958 elle-même rapporte sa mort comme celle du « leader du mouvement insurrectionnel », tué par une patrouille des forces de l’ordre.

Mais les archives ne racontent jamais seules toute l’histoire. Elles donnent d’abord accès au regard de ceux qui administrent, commandent et rédigent les rapports.

C’est pourquoi le document du 15 septembre 1958 mérite d’être lu à trois niveaux : le destinataire politique – Xavier Torré ; la chaîne militaire – organisée notamment autour de la ZOPAC et de Jean Lamberton ; et l’héritage politico-militaire de Pierre Messmer, dont le passage au Cameroun avait contribué à structurer la politique de « pacification » selon lui.

Il serait toutefois historiquement imprudent d’attribuer directement à Pierre Messmer la décision opérationnelle ayant conduit à la mort de Ruben Um Nyobè en septembre 1958 : il avait quitté le Cameroun plusieurs mois auparavant. Ce que les sources permettent d’établir est plutôt son rôle dans la mise en place du cadre politique et sécuritaire de la lutte contre l’UPC. Il a d’ailleurs gardé de  » très mauvais souvenirs, des Bassa! ».

« La France accordera l’indépendance à ceux qui la réclamaient le moins, après avoir éliminé politiquement et militairement ceux qui la réclamaient avec le plus d’intransigeance », résumait Pierre Messmer, marqué par les méthodes coloniales de l’époque et l’influence des officiers de la guerre d’Indochine. Pierre Messmer était un expert en guerre psychologique.

Il voulait que l’on coupât l’UPC de sa base populaire en créant une alternative politique nationale favorable à la France, en vue de fabriquer une élite « amie » de la France. Il explique comment l’administration coloniale française a marginalisé et traqué les nationalistes upécistes – considérés à tort ou à raison comme « communistes » pour justifier la répression.

(Photo : Ahmadou Ahidjo : Premier président du Cameroun)

Tout en propulsant des « figures politiques modérées » ou pro-françaises, ouvrant la voie à la nomination d’Hamadou Ahidjo, de l’autre côté, Pierre Messmer a toujours assumé le rôle dur qu’il a joué pour maintenir le Cameroun dans l’orbite française -bien que le territoire fût sous tutelle de l’ONU. Il a toujours minimisé ou balayé les accusations de crimes de guerre ou l’usage d’armes non conventionnelles – comme le napalm – évoqués par les « maquisards ».

Le 13 septembre 1958, Ruben Um Nyobè est tué. Le 15 septembre, l’administration coloniale l’annonce par un message secret. Deux dates, deux langages : celui d’une opération militaire et celui d’une mémoire nationale. Entre les deux se trouve toute une guerre longtemps occultée de l’histoire officielle.

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