La saisie d’un important stock de produits pharmaceutiques illicites au marché central de Yaoundé relance les interrogations sur l’efficacité de la lutte contre le faux médicament au Cameroun.
Si les opérations des forces de sécurité permettent de retirer des produits dangereux des circuits commerciaux, la persistance du phénomène révèle un problème plus profond : accessibilité financière des soins, faiblesse des contrôles et opacité des réseaux d’approvisionnement. Au-delà des saisies, c’est toute la chaîne de distribution du médicament qui est mise à l’épreuve.
Une saisie qui ravive les inquiétudes
Le marché central de Yaoundé est de nouveau au cœur des préoccupations sanitaires. Selon les informations communiquées sur l’opération, les éléments de la Compagnie de gendarmerie de Yaoundé 1er ont saisi un stock important de produits pharmaceutiques illicites, dont du métamizole, des antibiotiques, des sirops et des solutions de perfusion.
Ces produits, conservés dans des conditions suspectes, auraient été découverts à la suite de renseignements fournis par la population. Des personnes suspectées d’être impliquées dans le trafic ont été interpellées et les produits saisis sont destinés à la destruction.
Cette intervention constitue un signal d’alerte. Mais elle soulève une question essentielle : s’agit-il d’une opération ponctuelle ou d’une stratégie durable contre un commerce qui continue d’exposer les populations à des risques sanitaires ?
Une saisie, aussi importante soit-elle, ne permet pas à elle seule de mesurer l’ampleur du trafic ni de conclure à son recul. Pour apprécier les résultats de la lutte, il faudrait connaître la valeur exacte des produits interceptés, l’origine des marchandises, le nombre d’affaires poursuivies en justice et le sort réservé aux personnes mises en cause.
Un commerce alimenté par plusieurs facteurs
Le marché illicite des médicaments prospère à la rencontre de plusieurs vulnérabilités. L’accès parfois difficile aux soins, le coût des traitements, les revenus modestes de nombreux ménages et la disponibilité de produits vendus en dehors des circuits autorisés peuvent pousser certains consommateurs vers des vendeurs informels.
Pour une personne confrontée à une maladie et disposant de ressources limitées, le prix devient parfois le premier critère de décision. Les médicaments proposés dans la rue peuvent sembler plus accessibles que ceux délivrés en pharmacie. Mais leur prix inférieur ne garantit ni leur authenticité, ni leur efficacité, ni leur innocuité.
Tous les produits vendus hors des officines ne sont pas nécessairement des contrefaçons au sens juridique. Certains peuvent être authentiques, mais introduits ou distribués illégalement ; d’autres peuvent être falsifiés, périmés, mal conservés ou de qualité insuffisante.
Cette distinction est essentielle pour identifier les infractions et adapter les réponses des autorités. Le problème ne se résume donc pas à un choix individuel entre pharmacie et rue. Il révèle également les difficultés d’accès à des traitements de qualité à un coût supportable.
Qui contrôle les pharmacies de la rue ?
Derrière les vendeurs visibles se pose la question des véritables organisateurs du commerce. Les réseaux peuvent impliquer différents intermédiaires : fournisseurs, transporteurs, grossistes non autorisés et détaillants.
Toutefois, sans résultats d’enquête publiés, il serait hasardeux d’attribuer ce trafic à des catégories précises de personnes ou d’affirmer l’existence de complicités particulières. L’enjeu des investigations est précisément de remonter la chaîne, depuis le point de vente jusqu’aux sources d’approvisionnement.
S’attaquer uniquement aux détaillants peut déplacer le problème sans désorganiser les circuits qui alimentent le marché. La traçabilité des produits, le contrôle des importations, la surveillance des circuits de distribution et la coopération entre les services douaniers, sanitaires et judiciaires sont donc déterminants.
La lutte doit aussi permettre d’identifier les responsables de la mise en circulation de produits dangereux et d’assurer le suivi judiciaire des affaires.
Des conséquences sanitaires et économiques lourdes
Les risques liés aux médicaments illicites varient selon leur composition, leur qualité et les conditions dans lesquelles ils ont été conservés. Un produit falsifié ou dégradé peut être inefficace, provoquer des effets indésirables ou retarder la prise en charge d’une maladie.
Dans le cas des antibiotiques, une utilisation inadaptée favorise également les résistances aux antimicrobiens, un problème majeur de santé publique. Les conséquences dépassent le seul patient. Les familles peuvent supporter des dépenses supplémentaires lorsque le traitement initial échoue ou que des complications surviennent.
Les professionnels et les établissements qui respectent les règles subissent, pour leur part, la concurrence de circuits échappant aux contrôles et aux obligations réglementaires. L’ampleur nationale de ces conséquences reste toutefois difficile à chiffrer sans données consolidées sur les saisies, les analyses de laboratoire, les intoxications et les poursuites engagées.
Au-delà des opérations coup de poing
La célébration, le 21 octobre 2026, de la Journée africaine de lutte contre le faux médicament a remis la sécurisation de la chaîne d’approvisionnement au centre des préoccupations. Le ministre de la Santé publique, Malachie Manaouda, a rappelé les dangers sanitaires et financiers associés à ces produits.
Mais la proximité entre cette célébration et la saisie de Yaoundé ne suffit pas à démontrer qu’une nouvelle campagne nationale de répression a été lancée. Pour parler de reprise structurée, il faudrait disposer d’éléments attestant d’un calendrier d’opérations, de moyens mobilisés et d’objectifs mesurables.
Le défi consiste désormais à inscrire les interventions dans la durée…
Le défi consiste désormais à inscrire les interventions dans la durée, à renforcer les contrôles et à rendre les traitements de qualité plus accessibles. La sensibilisation des populations doit accompagner ces mesures, sans faire peser sur les seuls consommateurs la responsabilité d’un système de distribution défaillant.
La saisie du marché central de Yaoundé rappelle une réalité : retirer des médicaments illicites de la circulation est nécessaire, mais empêcher leur retour exige une action sur toute la chaîne.
Tant que les réseaux d’approvisionnement ne seront pas durablement perturbés et que l’accès financier aux médicaments sûrs restera une difficulté pour certains ménages, les vendeurs de rue conserveront un marché potentiel.
La véritable mesure du succès ne sera donc pas seulement le volume des produits détruits, mais la capacité à réduire durablement leur présence et à protéger les patients.