Photo d'illustration : motos-taxis au rond-point Shell New Bell à Douala, février 2021. Roneltedeffo, CC BY-SA 4.0.

Cameroun : les vendeurs de motos non immatriculées dans le collimateur du gouvernement

L’interdiction de vendre des motos dépourvues de plaques d’immatriculation marque un nouveau tournant dans la lutte contre le grand banditisme au Cameroun. En ciblant les circuits de commercialisation des deux-roues, le gouvernement entend s’attaquer à l’un des facteurs qui compliquent l’identification des auteurs d’agressions.

Mais derrière cette offensive sécuritaire se dessine un défi autrement plus complexe : reprendre le contrôle d’une activité économique devenue indispensable à la mobilité urbaine, sans pénaliser des milliers de travailleurs qui en dépendent.

À Yaoundé, comme dans plusieurs grandes agglomérations camerounaises, les motos-taxis sont devenus incontournables. Ils desservent les quartiers périphériques, empruntent des axes difficilement accessibles aux véhicules et permettent à des populations confrontées aux difficultés de transport de se déplacer rapidement.

Mais cette utilité économique et sociale contraste avec les préoccupations sécuritaires grandissantes autour de leur exploitation. Agressions, vols à l’arraché, extorsions et attaques en bandes organisées : les témoignages de victimes alimentent un sentiment d’insécurité auquel les autorités entendent désormais apporter une réponse plus ferme.

La décision du MINAT, Paul Atanga Nji, d’interdire la vente des motos sans plaques d’immatriculation s’inscrit dans cette logique. Les commerçants récalcitrants s’exposent à la fermeture de leurs boutiques et à des poursuites judiciaires pour complicité, selon l’avertissement ministériel.

Un phénomène qui dépasse la simple délinquance routière

Le problème est loin de se limiter aux infractions classiques au Code de la route. Dans certaines zones urbaines, les motos sont désormais associées à des formes de criminalité qui exploitent leur mobilité, leur maniabilité et leur capacité à disparaître rapidement dans la circulation.

Les engins non immatriculés constituent une difficulté supplémentaire pour les services de sécurité. En l’absence de plaques permettant de remonter jusqu’à leur propriétaire, les investigations deviennent plus complexes. Certains individus peuvent ainsi utiliser des motos difficilement traçables pour commettre des agressions ou faciliter la fuite de leurs complices.

À Yaoundé, le phénomène prend une dimension préoccupante. Selon les chiffres avancés dans le reportage, près de 70 % des conducteurs de motos-taxis exerceraient encore dans la clandestinité, malgré trois années d’opérations d’identification. Un indicateur révélateur des limites des mécanismes de régulation existants.

Les populations, entre nécessité économique et peur des agressions

Pour les habitants, les motos-taxis représentent une solution de mobilité souvent indispensable. Dans les quartiers éloignés des grands axes, ils constituent parfois le seul moyen de transport rapide et accessible. Mais cette dépendance s’accompagne d’une vulnérabilité.

Les passagers doivent parfois confier leur sécurité à des conducteurs dont ils ne connaissent ni l’identité ni les antécédents. Certaines agressions rapportées montrent que le transport peut servir de prétexte pour isoler des victimes et les dépouiller. Cette situation fragilise progressivement la relation de confiance entre usagers et conducteurs.

Elle pénalise également les professionnels réguliers, dont l’image risque d’être durablement affectée par les agissements d’une minorité de délinquants.

Car il serait réducteur de considérer les conducteurs de motos-taxis comme un ensemble homogène. Beaucoup exercent légalement, dans des conditions économiques difficiles, et tirent de cette activité leurs principaux revenus.

Le gouvernement peut-il réellement endiguer le phénomène ?

L’interdiction de vendre des motos sans plaques constitue un levier de prévention intéressant. En responsabilisant les commerçants, l’administration entend intervenir en amont et limiter l’arrivée de nouveaux engins échappant aux procédures d’identification. Mais cette mesure suffira-t-elle ? Rien n’est moins sûr.

La criminalité impliquant des motos ne repose pas exclusivement sur l’absence de plaques. Des engins régulièrement immatriculés peuvent également être utilisés à des fins criminelles.

L’efficacité du dispositif dépendra donc de la capacité des autorités à contrôler effectivement les circuits de vente, à régulariser le parc existant et à sanctionner les infractions. La proposition des syndicats de mettre en place un fichier commun avec les mairies mérite, à cet égard, une attention particulière.

Un système centralisé permettant de relier chaque moto à son propriétaire et à son conducteur habituel faciliterait les vérifications et les enquêtes. Encore faudra-t-il garantir la fiabilité, l’actualisation et l’accessibilité sécurisée de ces données.

Réguler sans asphyxier une activité économique

L’autre difficulté est sociale et économique. Le commerce et l’exploitation des motos-taxis font vivre de nombreux ménages. Une application brutale des nouvelles exigences pourrait fragiliser les petits commerçants et les conducteurs disposant de moyens financiers limités.

L’État devra donc accompagner la répression par des mesures de facilitation administrative : simplification des procédures d’immatriculation, délais raisonnables de mise en conformité et renforcement des contrôles sur le terrain.

Il lui faudra également mieux organiser le secteur, notamment en clarifiant les responsabilités des propriétaires de motos, des conducteurs, des vendeurs et des collectivités territoriales.

Au fond, la bataille engagée par Yaoundé ne se gagnera pas uniquement à coups d’interdictions et de fermetures de boutiques. Elle exigera une politique durable associant sécurité, formalisation économique et responsabilisation des acteurs.

Le véritable défi pour le gouvernement camerounais est désormais de faire de la moto un moyen de transport mieux encadré plutôt qu’un facteur supplémentaire d’insécurité. Car tant que la clandestinité prospérera, les plaques d’immatriculation, aussi indispensables soient-elles, ne suffiront pas à mettre les populations à l’abri.

Simon Emmanuel Minyem

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