Entre la judiciarisation internationale du conflit anglophone et la préparation d’une réforme constitutionnelle sensible, Yaoundé fait face à une séquence politique et institutionnelle particulièrement délicate.
La crise dans les régions anglophones du Cameroun connaît un nouveau développement judiciaire à l’échelle internationale. Le 1er mars, la justice de Belgique a procédé à l’arrestation de quatre personnes soupçonnées d’avoir financé et dirigé depuis l’Europe les Ambazonia Defence Forces (ADF), un groupe armé séparatiste actif dans les régions du Nord-Ouest du Cameroun et du Sud-Ouest du Cameroun.
Cette affaire, instruite pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre, marque une nouvelle étape dans la dimension transnationale de la crise anglophone, qui a fait plusieurs milliers de morts depuis 2017.
Une enquête internationale sur le financement de la rébellion
Selon les éléments de l’enquête, trois des quatre personnes interpellées ont été placées en détention provisoire par le juge d’instruction belge. Les magistrats cherchent notamment à déterminer si des instructions pour des attaques ciblées contre des civils et des militaires camerounais ont été émises depuis l’Europe.
L’enquête, ouverte en juin 2025, fait suite à une transmission d’informations par les autorités de Norvège. Elle est menée dans le cadre d’une coopération judiciaire internationale impliquant également les États-Unis, où des procédures similaires sont actuellement en cours.
Plusieurs plaintes ont été déposées dans ce dossier par l’ONG Action 237, basée en Suisse, dont les démarches judiciaires remontent à 2020.
Pour l’organisation, cette affaire illustre la complexité du financement des groupes armés contemporains, souvent structurés autour de réseaux transnationaux et de diasporas mobilisées à distance.
Une crise locale devenue enjeu international
Depuis le début du conflit dans les régions anglophones, les groupes séparatistes revendiquant la création d’un État indépendant appelé Ambazonie ont développé des structures politiques et militaires largement appuyées par des relais à l’étranger. La diaspora camerounaise installée en Europe et en Amérique du Nord joue un rôle central dans la mobilisation politique, les campagnes médiatiques, le financement de certains groupes armés.
Cette dimension internationale complique considérablement la résolution du conflit et renforce la nécessité d’une coopération judiciaire internationale structurée.
Vers une réforme constitutionnelle majeure ?
Parallèlement à ces développements judiciaires, des évolutions institutionnelles pourraient se profiler à Yaoundé. Selon plusieurs sources au sein de l’appareil d’État, une révision de la Constitution camerounaise de 1996 serait en préparation depuis plus d’un an et pourrait être finalisée prochainement.
Plusieurs pistes de réforme sont évoquées, notamment une augmentation du nombre de représentants dans les institutions nationales et locales; la création de nouvelles communes et entités territoriales; une reconfiguration de l’exécutif. Le changement le plus significatif concernerait la création d’un poste de vice-président nommé et non élu.
Un enjeu politique majeur : la question de la succession
Dans un pays dirigé depuis plus de quatre décennies par le président Paul Biya, cette éventuelle réforme institutionnelle alimente naturellement les spéculations autour de la gestion de la succession politique. La création d’un poste de vice-président pourrait stabiliser l’exécutif en cas de vacance du pouvoir, préparer une transition politique encadrée, renforcer l’architecture présidentialiste du régime.
Certains observateurs estiment toutefois que cette réforme pourrait également permettre une recomposition interne des équilibres politiques, sans modification profonde du système électoral.
Un possible retour au dialogue politique
Dans le cadre de cette révision constitutionnelle, le gouvernement envisagerait également certaines concessions sur le Code électoral, notamment pour favoriser une reprise du dialogue politique avec certaines figures de l’opposition, dont Issa Tchiroma Bakary. Cette hypothèse s’inscrirait dans une stratégie de cooptation politique, visant à désamorcer certaines tensions internes à l’approche de futures échéances électorales.
Une séquence politique sensible pour Yaoundé
Entre la judiciarisation internationale du conflit anglophone et les débats sur une réforme constitutionnelle potentiellement structurante, le Cameroun traverse une période charnière. Ces deux dynamiques – judiciaire et institutionnelle – pourraient redéfinir les rapports entre l’État et les mouvements séparatistes; les équilibres politiques internes; la perception internationale de la gestion du conflit anglophone.
Les prochaines semaines devraient permettre de mesurer si ces initiatives traduisent une réelle volonté de transformation politique, ou si elles s’inscrivent plutôt dans une stratégie de gestion pragmatique des tensions au sommet de l’État.