Moins de 5 % des entreprises captent 75 % des gains fiscaux : un accord asymétrique qui creuse les inégalités et fragilise la compétitivité locale.
Les Accords de partenariat économique (APE) entre le Cameroun et l’Union européenne, présentés comme un levier de modernisation industrielle, accouchent d’une réalité radicalement différente : une concentration extrême des bénéfices. Selon le Comité de compétitivité du ministère camerounais de l’Économie, 70 milliards de FCFA de gains fiscaux ont été accordés aux entreprises en 2023. Mais 50 entreprises seulement – moins de 5 % des 1 021 bénéficiaires – raflent 75 % de ces avantages.
Le schéma est clair : l’APE stimule l’activité, mais pas l’économie camerounaise dans son ensemble. La structure des bénéficiaires révèle que l’accord renforce surtout un noyau d’acteurs industriels et commerciaux déjà dominants, au détriment des PME locales et des secteurs stratégiques à forte intensité de main-d’œuvre.
Les gagnants : grands groupes, importateurs et industries lourdes
Selon le Comité de compétitivité, les secteurs les plus avantagés sont :
- Commerce de gros/détail : 12 entreprises -14,7 milliards FCFA (27,9 %)
- Industrie des boissons : 5 entreprises – 9,3 milliards FCFA (17,7 %)
- Industrie des minéraux non métalliques : 4 entreprises – 8,3 milliards FCFA (15,7 %)
- Papier, carton, imprimerie : 8 entreprises – 5,1 milliards FCFA (9,7 %)
À eux seuls, ces quatre segments absorbent plus de 70 % de tous les gains.
« Les APE n’ont pas réduit les inégalités de structure, ils les ont amplifiées », analyse un économiste de l’Université de Douala. « Les grandes entreprises captent 80 % des allègements fiscaux, laissant les PME dans une compétition faussée ». Un déséquilibre qui n’est pas neutre : les entreprises du commerce importent massivement des intrants agricoles ou industriels, parfois en concurrence directe avec la production locale.
Résultat : l’accord libéralise plus vite les importations que l’industrialisation locale ne progresse, accentuant la dépendance aux produits européens.
Les laissés-pour-compte : PME, pharmaceutique, construction, cacao
La liste des secteurs marginalisés est longue : construction, mobilier, pharmaceutique, cacao… Tous reçoivent moins de 2 milliards de FCFA de gains cumulés. Pour certains, la concurrence européenne pourrait devenir létale d’ici 2030, année où les droits de douane sur les produits du 3ᵉ groupe tomberont à zéro. Sur le terrain, les PME dénoncent une asymétrie totale. « Nous importons à petite échelle, nous n’avons ni le volume ni les marges des grands groupes pour profiter réellement du tarif préférentiel », explique un dirigeant d’une PME agroalimentaire de Bafoussam.
Un démantèlement tarifaire qui fragilise la souveraineté industrielle
Depuis 2016, les matières premières et produits intermédiaires européens sont déjà exonérés. Mais la vraie secousse vient du démantèlement du 3ᵉ groupe : véhicules, carburants, ciments, emballages industriels… Un secteur « à rendement fiscal élevé ». Depuis août 2025, la réduction tarifaire atteint 60 %, et atteindra 100 % en 2030. Ce calendrier équivaut à un choc fiscal : le Cameroun renonce progressivement à une partie significative de ses recettes douanières, sans garantie que les entreprises locales gagnent en compétitivité.
Un accord qui interroge la stratégie de développement
Le cœur du problème n’est pas l’ouverture commerciale en soi, mais l’absence de politique d’accompagnement : industrialisation lente, infrastructures défaillantes, coût élevé de l’énergie, productivité faible. « Un accord de libre-échange ne peut pas corriger à lui seul des faiblesses structurelles profondes », rappelle un expert de la CEA (Commission économique pour l’Afrique).
Au final, les APE créent plus de gagnants… en Europe et parmi les géants économiques camerounais, que dans le tissu productif national.