L’Algérie accueille, les 30 novembre et 1er décembre 2025, la première Conférence internationale sur les crimes du colonialisme.
Un événement inédit organisé sous l’égide de l’Union africaine (UA) dans le cadre du thème continental de l’année : « Justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine à travers les réparations ».
Validée lors du sommet de l’UA d’Addis-Abeba (Décision 903/XXXVIII), cette rencontre rassemble à Alger ministres, juristes, universitaires et experts venus d’Afrique, des Caraïbes et de la diaspora. Objectif : passer du discours mémoriel à une stratégie politique et juridique structurée visant la reconnaissance et la réparation des crimes coloniaux.
Alger, un choix symbolique et stratégique
Le choix de la capitale algérienne ne doit rien au hasard. Profondément marquée par 132 ans de colonisation et une guerre d’indépendance parmi les plus sanglantes du XXᵉ siècle, l’Algérie s’était imposée dès les années 1960 comme un refuge des mouvements de libération africains – au point d’être surnommée « la Mecque des révolutionnaires ». En 2025, Alger souhaite renouer avec cet héritage panafricain et jouer un rôle moteur dans l’architecture africaine de justice historique.
Criminaliser le colonialisme : une démarche en trois étapes
Parmi les experts invités, l’enseignant-chercheur Idrissa Ba (UCAD, Dakar) insiste sur la nécessité d’une méthode rigoureuse en trois temps :
- Quantifier les victimes du colonialisme
Cela implique de remonter « au moins jusqu’au XVe siècle » pour évaluer massacres, déportations, pillages et destructions. La démarche exige une histoire longue du fait colonial, incluant esclavage, ségrégation raciale et apartheid. - Obtenir la reconnaissance pleine et entière des crimes
Ba alerte sur une tendance des anciennes puissances coloniales à « ne reconnaître que partiellement » les exactions commises. Il insiste sur l’accès intégral aux archives coloniales, accusant certains États de fournir des documents « tronqués » ou « javelisés ». - Aborder la question délicate des réparations
Pour le chercheur, il faudra réfléchir aux compensations financières, symboliques ou institutionnelles, sans ignorer les nouvelles formes de solidarité mondiale. « Le sujet est trop sensible pour être tranché hâtivement », prévient-il.
Enjeux : reconnaissance, réparations, mémoire et restitution
Les travaux de la Conférence portent sur toutes les dimensions du fait colonial :
- violations humaines et massacres
- pillage économique et exploitation des ressources
- destruction culturelle et vol d’œuvres d’art
- traumatismes intergénérationnels
- impacts environnementaux, notamment les essais nucléaires sur populations civiles
- maintien de modèles économiques inéquitables hérités de l’époque coloniale
L’un des objectifs majeurs est la création d’un mécanisme africain permanent chargé des réparations, de la restitution du patrimoine et du suivi des engagements internationaux.
Vers une position africaine unifiée
Au-delà des aspects mémoriels, l’enjeu est éminemment diplomatique : faire émerger une position africaine collective face aux anciennes puissances coloniales – France, Royaume-Uni, Belgique, Allemagne, Portugal, Espagne, Italie, etc. Parler d’une seule voix devrait renforcer la légitimité des demandes auprès des Nations unies et des juridictions internationales.
La Déclaration d’Alger attendue en 2026
La Conférence doit aboutir à une Déclaration d’Alger, document cadre qui codifiera les crimes coloniaux, reconnaîtra leurs impacts multidimensionnels et définira une stratégie continentale de réparations. Le texte sera soumis au sommet de l’Union africaine de février 2026 pour adoption.
Un tournant dans le rapport de l’Afrique à son histoire
En lançant ce vaste chantier, l’Afrique entend sortir d’une posture mémorielle souvent jugée symbolique pour aboutir à une démarche politique, juridique et historique cohérente, susceptible de transformer son rapport au passé colonial et à ses partenaires internationaux. La Conférence d’Alger pourrait ainsi constituer un tournant historique dans la longue bataille pour la reconnaissance des crimes coloniaux et la justice envers les peuples qui en ont subi les conséquences.