Ressources critiques, instabilités politiques et rivalités globales : anatomie d’un champ de bataille stratégique
L’Afrique centrale, nouveau centre de gravité de la conflictualité mondiale
En 2025, l’Afrique centrale n’est plus une périphérie des relations internationales. Elle est devenue un espace stratégique central, où se croisent enjeux énergétiques, sécuritaires, miniers, diplomatiques et informationnels.
I. Une région au cœur des ressources stratégiques du XXIᵉ siècle
De la République démocratique du Congo (RDC) au Cameroun, en passant par la Centrafrique, le Tchad et le bassin du Congo, la région concentre une combinaison explosive : abondance de ressources critiques, fragilité étatique chronique et pénétration accélérée des grandes puissances.
Dans un monde marqué par la rivalité sino-occidentale, la guerre en Ukraine, la transition énergétique et la militarisation des chaînes d’approvisionnement, l’Afrique centrale s’impose comme un théâtre clé de la recomposition de l’ordre mondial.
L’Afrique centrale détient une part décisive des ressources indispensables aux économies avancées :
- RDC : 70 % de la production mondiale de cobalt, réserves majeures de coltan, cuivre, lithium, or
- Gabon : manganèse stratégique
- Cameroun & Congo : pétrole, gaz, bois tropicaux
- Bassin du Congo : deuxième poumon forestier mondial, enjeu climatique global
Ces ressources font de la région un pivot de la transition énergétique mondiale, tout en la condamnant à une instabilité structurelle. Comme le résume un analyste de la Banque mondiale : « Là où se concentrent les ressources critiques, la souveraineté devient fragile. »
II. La Chine : puissance structurelle et partenaire incontournable
La Chine est aujourd’hui l’acteur le plus enraciné en Afrique centrale.
Leviers chinois :
- Contrôle de segments clés de la chaîne minière congolaise
- Financement massif d’infrastructures (routes, ports, barrages)
- Accords bilatéraux de long terme, souvent adossés aux ressources
- Diplomatie discrète, non conditionnée politiquement
En RDC, plus de 60 % des actifs miniers industriels impliquant le cobalt et le cuivre sont liés à des entreprises chinoises. Pékin ne cherche pas l’influence médiatique, mais la sécurisation silencieuse de ses approvisionnements stratégiques.
III. Les puissances occidentales : retour contraint et influence défensive
États-Unis, France, Union européenne tentent de reconstruire une présence affaiblie, après deux décennies de recul relatif.
Objectifs occidentaux :
- Sécuriser l’accès aux minerais critiques
- Contenir l’expansion chinoise et russe
- Promouvoir gouvernance, élections et droits humains
- Stabiliser les foyers de conflit pour éviter des chocs migratoires
Mais leur approche reste marquée par une contradiction structurelle : discours normatif fort, capacité d’action limitée. En Afrique centrale, cette posture est souvent perçue comme intrusive ou sélective.
IV. La Russie : influence asymétrique et stratégie de perturbation
La Russie ne dispose pas des moyens économiques de la Chine, mais elle compense par une stratégie d’influence sécuritaire et informationnelle.
- Présence paramilitaire (notamment en RCA)
- Accords de défense et de protection des régimes
- Offensive informationnelle anti-occidentale
- Positionnement comme alternative souverainiste
Moscou exploite les failles étatiques et le ressentiment historique envers l’Occident pour se poser en allié politique de dernier recours, à coût relativement faible.
V. Cameroun et Afrique centrale : stabilité apparente, vulnérabilité réelle ?
Le Cameroun occupe une position charnière : pivot géographique, démographique et diplomatique de la région. Pourtant, la crise post-électorale de 2025, la pression sécuritaire (extrême-nord, zones anglophones) et la guerre informationnelle menée depuis la diaspora fragilisent cette centralité. Pour les grandes puissances, le Cameroun reste un acteur clé à stabiliser, car son basculement aurait un effet domino régional. « Quand le Cameroun vacille, c’est toute l’Afrique centrale qui tremble », confie un diplomate.
VI. Guerre informationnelle et nouvelles lignes de front
Au-delà des armes et des contrats miniers, l’Afrique centrale est désormais un champ de bataille informationnel :
- Réseaux sociaux comme outils de mobilisation et de déstabilisation
- Diasporas politisées comme relais d’influence
- Conflits locaux transformés en crises globales de réputation
Cette dimension immatérielle est devenue centrale dans la stratégie des puissances, car elle conditionne l’acceptabilité internationale des régimes et des interventions.
VII. Vers une reconfiguration géostratégique durable
Trois tendances lourdes se dégagent :
- Militarisation de la souveraineté : les régimes sécurisent leur survie par des alliances externes.
- Fragmentation régionale : absence de réponse collective forte (CEMAC affaiblie).
- Compétition accrue des puissances : l’Afrique centrale devient un espace de rivalité indirecte permanente.
L’Afrique centrale, laboratoire du monde multipolaire
L’Afrique centrale est aujourd’hui un condensé des tensions du XXIᵉ siècle : ressources critiques, États fragiles, puissances concurrentes, sociétés sous pression. Elle n’est ni marginale, ni passive. Elle est un laboratoire brut du monde multipolaire, où se joue une partie décisive de l’avenir géopolitique global.
La question n’est plus de savoir si les grandes puissances s’y affrontent, mais qui contrôlera la valeur, la sécurité et le récit de cette région stratégique.