Une tournée pour relancer l’influence française, dans une Afrique émancipée, méfiante, et désormais centrale dans les rivalités mondiales.
La tournée africaine d’Emmanuel Macron en novembre 2025 devait symboliser une nouvelle phase : passer de la rupture annoncée en 2017 à une reconstruction pragmatique de la relation franco-africaine. Mais de Port-Louis à Libreville, de Pretoria à Luanda, une évidence s’impose : l’Afrique n’accepte plus les narratifs français et négocie désormais d’égal à égal. Le tout sur fond d’un G20 fracturé où Macron, désabusé, admet que l’organisation « arrive peut-être à la fin d’un cycle ».
Maurice : une parenthèse facile dans une tournée difficile
À Maurice, terrain diplomatique sans passif colonial direct, le président français inaugure une nouvelle ambassade, multiplie les gestes de proximité et réactive la coopération maritime. Un succès sans risque, mais symboliquement faible : Maurice n’influence pas l’équilibre des puissances en Afrique.
Afrique du Sud : partenariat stratégique, mais contexte global explosif
À Pretoria, le président français renforce une relation clé : transition énergétique, investissements, coopération industrielle. Pretoria reste un partenaire indispensable.
Mais cette étape se déroule à la veille d’un G20 en crise. Cyril Ramaphosa remet la présidence à des États-Unis absents – un affront diplomatique que Washington justifie par des accusations de « violations des droits de l’homme » en Afrique du Sud. Dans ce climat tendu, Emmanuel Macron avertit : « Nous sommes collectivement en risque ». L’Afrique du Sud tente de maintenir l’agenda africain : dette, climat, infrastructures, minerais stratégiques. Mais sans engagement ferme de Washington et avec une Europe divisée, le sommet tourne au symbole plus qu’à l’action.
Gabon : stabilisation stratégique, scepticisme persistant

À Libreville, Macron affiche son soutien au général Brice Oligui Nguema, qui cherche à imposer une nouvelle légitimité après la chute de la famille Bongo.
Objectif de Paris : sécuriser un allié francophone encore stable ; préserver l’ancrage minier stratégique (manganèse, uranium) ; maintenir un dialogue politique dans une région où Paris a perdu le Sahel. Mais l’accueil est froid : beaucoup de Gabonais voient cette visite comme la persistance d’un réflexe néocolonial. Libreville réclame désormais transformation locale des minerais, supervision des investissements, et même une coopération judiciaire sur les affaires Bongo. La relation existe encore, mais la centralité française est terminée.
Angola : une bataille géo-économique assumée
À Luanda, Emmanuel Macron s’attaque à un terrain convoité par toutes les puissances : pétrole, gaz, minerais stratégiques, stabilité politique, – infrastructures critiques. Paris veut se positionner sur la transition énergétique angolaise, l’agriculture, la sécurité maritime, et accéder à une économie en croissance. Mais la concurrence est rude : Chine, États-Unis, Turquie, Émirats. Luanda écoute Paris, mais ne lui accorde aucune exclusivité.
Madagascar : soutien prudent après un coup d’État
Après le putsch d’octobre, Madagascar cherche une transition. Macron soutient une trajectoire vers des élections « dans un délai raisonnable ». Objectif : éviter une nouvelle zone de rupture dans l’océan Indien.
Le diagnostic Normand : la France ne convainc pas
Nicolas Normand, ancien ambassadeur de France au Mali, au Congo et au Sénégal, résume la perception africaine : « La France est la seule ancienne puissance coloniale à avoir conservé bases militaires, franc CFA, ingérences politiques, opérations militaires directes ». Pour lui, Macron a multiplié les discours mais pas changé les structures profondes qui alimentent le rejet. Les jeunesses africaines, autonomisées par l’urbanisation, les réseaux sociaux et la concurrence des puissances émergentes, ne tolèrent plus le paternalisme français.
Un G20 qui n’arrive plus à suivre le monde
À Johannesburg, le G20 apparaît déconnecté : incapacité à régler les conflits majeurs (Ukraine, Sahel, Palestine, Soudan, RDC), tensions Chine–États-Unis, absence américaine très mal perçue, Europe divisée, émergents frustrés. Emmanuel Macron résume : « Le G20 ne parvient plus à absorber la fragmentation mondiale ». L’Afrique du Sud défend pourtant un agenda solide : restructuration de la dette, financements climatiques, industrialisation, minerais stratégiques. Mais aucune avancée significative n’est actée. Le contraste entre l’ambition africaine et l’inertie du G20 renforce le sentiment d’un système international obsolète.
Conclusion : un tournant, mais pas une reconquête
La tournée africaine de Macron aura mis en lumière trois réalités majeures :
1. L’Afrique est devenue stratégique – pour tout le monde, pas seulement pour la France : Énergie, data, minerais, sécurité : le continent est un pivot géopolitique.
2. Les pays africains imposent désormais leurs conditions : Transformation locale, souveraineté économique, diversification des partenaires.
3. Le G20, lui, n’est plus adapté à l’ordre mondial actuel : Fragmenté, inefficace, incapable de traiter les crises.
Au final : Emmanuel Macron avance, mais l’Afrique a déjà changé d’ère. La France devra désormais convaincre dans un environnement où elle ne bénéficie plus ni d’une présomption de légitimité, ni d’un monopole d’influence.