Entre sécurité, influence et recomposition des partenariats.
La décision des États-Unis de suspendre, à compter du 21 janvier, le traitement des visas d’immigrant pour 75 pays, dont 26 États africains, marque une inflexion majeure de la politique migratoire américaine sous la nouvelle administration Trump.
Présentée par Washington comme un instrument de protection budgétaire et de lutte contre les abus du système migratoire, cette mesure dépasse le seul champ migratoire pour s’inscrire dans une recomposition plus large des relations géopolitiques et géoéconomiques avec le continent africain.
En Afrique, cette décision est perçue comme un signal politique fort, susceptible d’affecter les dynamiques de mobilité, de coopération et d’influence. Elle intervient dans un contexte où les États-Unis cherchent à maintenir leur position stratégique face à la montée en puissance de la Chine, de la Russie, de la Turquie et des pays du Golfe, tout en durcissant leur posture intérieure.
Washington vu de Yaoundé : un partenaire stratégique sous contraintes
Du point de vue camerounais, l’inclusion du pays sur la liste américaine est analysée avec prudence. Les autorités de Yaoundé évitent toute lecture conflictuelle et privilégient une approche diplomatique mesurée, consciente que les relations bilatérales avec les États-Unis restent structurantes, notamment sur les plans sécuritaire et humanitaire.
Les États-Unis sont un acteur clé de la coopération sécuritaire avec le Cameroun, en particulier dans la lutte contre Boko Haram dans le bassin du lac Tchad et contre les réseaux criminels transnationaux en Afrique centrale. Cette coopération, fondée sur la formation, le renseignement et l’assistance technique, n’est pas directement remise en cause par le gel des visas.
Toutefois, à moyen terme, les restrictions de mobilité pourraient affecter certains échanges de compétences, de formations spécialisées ou de profils stratégiques. Sur le plan économique, Washington demeure un partenaire important, notamment dans les secteurs de l’énergie, de l’agro-industrie et des services.
La diaspora camerounaise aux États-Unis joue également un rôle non négligeable dans les transferts financiers, l’investissement privé et la circulation des savoirs. Le gel des visas permanents pourrait ralentir cette dynamique, sans toutefois l’interrompre.
Yaoundé vu de Washington : stabilité relative et vigilance stratégique
Du point de vue américain, le Cameroun apparaît comme un partenaire régional de stabilité relative dans une zone marquée par de fortes turbulences sécuritaires.
Washington voit en Yaoundé un acteur central en Afrique centrale, capable de contribuer à la gestion des crises régionales, tout en restant attentif aux enjeux de gouvernance, de droits humains et de soutenabilité économique.
La décision migratoire s’inscrit ainsi dans une logique plus globale de contrôle des flux, mais aussi d’intelligence économique et stratégique. Les États-Unis cherchent à recentrer leur politique africaine sur des partenariats jugés plus sélectifs, conditionnés à des critères de sécurité, de performance économique et de maîtrise des risques migratoires.
Prospective : vers une diplomatie camerounaise plus diversifiée
À moyen terme, cette décision américaine pourrait inciter le Cameroun à accélérer la diversification de ses partenariats internationaux et à renforcer ses politiques internes de rétention des talents et de valorisation de la diaspora.
Dans un environnement international de plus en plus concurrentiel, Yaoundé semble s’orienter vers une diplomatie pragmatique, multipolaire, visant à préserver ses marges de manœuvre. Plus largement, le durcissement migratoire américain rappelle que les enjeux de mobilité sont désormais au cœur des rapports de force géopolitiques.
Pour le Cameroun comme pour d’autres pays africains, l’enjeu consistera à transformer cette contrainte en levier de réforme, de souveraineté économique et de repositionnement stratégique.