En Afrique centrale, les violences faites aux femmes demeurent l’une des violations de droits humains les plus massives et les moins punies.
Et le Cameroun, pays pivot de la région, en illustre tragiquement l’ampleur : en 2024, 77 féminicides ont été recensés, selon le Global Protection Cluster. Un chiffre glaçant – et probablement sous-estimé – qui révèle l’écart profond entre les engagements juridiques du pays et une réalité quotidienne marquée par l’impunité, les normes patriarcales et les crises sécuritaires.
Selon les dernières données du GBV Information Management System (GBVIMS), 66 % des violences signalées au Cameroun sont commises par des partenaires intimes, tandis que 17 % concernent des violences sexuelles. Dans certaines régions – particulièrement l’Extrême-Nord, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest -, les conflits transforment les femmes en cibles, entre viols, enlèvements, exploitation et mariages forcés.
« La violence sexiste demeure répandue dans les zones de crise », alertait l’UNFPA dans son rapport de juin 2025, tout en rappelant que 61 % du financement nécessaire à la prise en charge des victimes reste non couvert.
Mais la violence ne s’explique pas seulement par les conflits. Elle s’enracine dans les normes sociales. Selon Afrobarometer (2024), 63 % des Camerounais estiment qu’un homme peut être « parfois » ou « toujours » justifié de frapper sa femme. Un chiffre qui illustre une normalisation systémique de la violence, souvent soutenue par les familles, les autorités locales, voire certaines communautés religieuses.
Et pourtant, le Cameroun n’est pas inactif. Le pays a signé la Convention de l’Union africaine sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles, criminalisé les mutilations génitales féminines, durci les peines pour agressions sexuelles, et relevé l’âge légal du mariage à 18 ans.
Mais l’arsenal juridique reste incomplet : il n’existe toujours pas de loi spécifique couvrant l’ensemble des violences basées sur le genre, ce qui laisse de nombreux cas dilués dans des catégories pénales génériques.
Pour Janet R. Sallah-Njie, rapporteure spéciale de la CADHP, « les avancées restent réelles, mais leur application est entravée par des barrières culturelles, institutionnelles et financières ». Sans ressources, ajoute-t-elle, les lois ne protègent qu’en théorie.
Le manque d’infrastructures d’accueil – centres d’hébergement rares, personnel peu formé, dispositifs psychologiques quasi inexistants – accentue la vulnérabilité des victimes. Dans les zones rurales, les femmes doivent parfois parcourir plus de 50 km pour accéder à un service minimal de prise en charge.
Dans un contexte où l’État peine à agir efficacement, les organisations de femmes, les collectifs juridiques, les ONG locales et internationales portent une grande partie du combat : assistance juridique, médiation communautaire, sensibilisation, accompagnement psychosocial. Ce sont elles qui empêchent l’effondrement total du système de protection.
Le Cameroun-et avec lui toute l’Afrique centrale-se trouve aujourd’hui face à une évidence : la lutte contre les violences faites aux femmes ne peut plus dépendre uniquement de réformes juridiques. Il faut une transformation culturelle, des ressources substantielles, et une volonté politique à l’épreuve du réel.
Sans cela, chaque 25 novembre restera une date commémorative… plutôt qu’un tournant dans la bataille pour l’égalité et la dignité.