Pipeline Tchad–Cameroun : un corridor pétrolier sous tension géo-économique

Le pipeline Tchad–Cameroun, colonne vertébrale des exportations tchadiennes depuis 2003,

Entre rendement limité, incertitudes tarifaires et rivalités régionales, Yaoundé cherche à sécuriser un levier stratégique.

Un semestre en demi-teinte pour un actif stratégique

Le pipeline Tchad–Cameroun, colonne vertébrale des exportations tchadiennes depuis 2003, a rapporté 20,3 milliards FCFA de droits de transit au Cameroun au premier semestre 2025, selon la revue d’exécution du budget de l’État publiée fin juin. Un chiffre en progression légère – à peine +2,5 % sur un an – mais loin de l’objectif annuel de 78,6 milliards FCFA, soit un taux de réalisation de 25,8 %, jugé « modeste » par plusieurs sources administratives.

Pour un analyste ayant requis l’anonymat au sein d’une institution financière régionale : « Le pipeline reste sous-performant. Le Cameroun n’extrait pas encore tout le potentiel de sa rente de transit. Les volumes stagnent, la valeur tarifaire n’est pas révisée, et les arbitrages politiques entre Yaoundé, N’Djamena et Exxon-Mobil hérités du passé continuent de peser ».

Dépourvu de façade maritime, le Tchad dépend entièrement de l’oléoduc de 1 080 kilomètres traversant le Cameroun pour exporter son brut vers le terminal offshore de Kribi. En contrepartie, Yaoundé perçoit une redevance de 1,321 dollar par baril, contre seulement 0,41 dollar au lancement du projet. Cette redevance a été réévaluée deux fois :

Un baril qui rapporte peu à Yaoundé

  • 2013, à la demande du Cameroun ;
  • 2018, au terme de négociations menées dans un contexte de montée des dépenses sécuritaires.

Selon l’avenant du 29 octobre 2013, la redevance doit être révisée tous les cinq ans, selon le taux d’inflation moyen au Cameroun.

Pourtant, aucune revalorisation n’a été annoncée depuis octobre 2023

Un silence qui interroge acteurs économiques et diplomatiques. Pour Louise Bomba, experte en intelligence économique : « Le Cameroun ne peut plus se permettre de laisser la valeur du transit s’éroder. Dans la configuration actuelle, l’inflation nationale grignote le rendement réel de chaque baril transporté. C’est un sujet de souveraineté économique ».

Un enjeu géopolitique au carrefour de trois États

Le pipeline Tchad – Cameroun n’est pas qu’une simple infrastructure. C’est un outil de rapport de force régional. Entre le Tchad, qui dépend totalement du corridor ; le Cameroun, qui en tire une rente budgétaire ; et le Niger, qui souhaite depuis 2012 exporter son pétrole via cette même infrastructure, … l’oléoduc se transforme en instrument de diplomatie énergétique.

Selon un diplomate CEEAC sous anonymat : « Le Niger veut un accès à la mer. Le Cameroun y voit une manne supplémentaire. Le Tchad craint une dilution de ses positions. Tout dépendra des arbitrages politiques et des garanties sécuritaires régionales ». Depuis la relance du dossier par Niamey en 2024, l’hypothèse d’un flux pétrolier nigérien via l’oléoduc suscite un regain d’intérêt à Yaoundé, qui espère augmenter ses revenus de transit. Selon des projections internes non publiées, l’arrivée du brut nigérien pourrait accroître les recettes camerounaises de 15 à 25 % à moyen terme.

Un pipeline exposé aux risques sécuritaires

L’oléoduc traverse des régions confrontées à :

  • des menaces terroristes (extrême-nord, Boko Haram),
  • des risques séparatistes (SW/NW),
  • des incivilités économiques,
  • des trafics, sabotages et tentatives de raccordements illégaux,
  • des tensions sociales liées au partage des retombées locales.

La sécurité du corridor devient un enjeu majeur. Un officier de la gendarmerie – anonymat requis – confie : « Les risques ne sont plus seulement physiques. Nous sommes confrontés à des cyberattaques visant les systèmes industriels, mais aussi à des opérations d’influence autour des contrats pétroliers ».

Un actif sous-optimal

Selon les données publiques et plusieurs analystes du secteur, le pipeline rapporte peu à l’État. Comparé à d’autres corridors pétroliers africains, la redevance de 1,321 dollar reste faible. Par exemple :

  • Kenya – pipeline Mombasa : > 2,3 dollars/baril
  • Soudan – corridor soudanais : 3 à 8 dollars/baril selon les tronçons
  • Djibouti – corridor logistique : droits multiples sur le transport et la sécurité

Le rendement réel est en baisse. À cause de :

  • l’absence d’indexation récente,
  • l’inflation,
  • le ralentissement des volumes tchadiens,
  • la volatilité des exportations.
  • La gouvernance reste opaque

La gestion du pipeline — longtemps sous influence de multinationales — n’a pas encore été pleinement « camerounisée » malgré les tentatives récentes.

Nécessité d’un repositionnement stratégique

Pour plusieurs économistes, le Cameroun devrait adopter une stratégie proactive :

  • Renégocier la redevance de transit : indexation annuelle, clause de stabilité, incitations au Niger.
  • Accroître les flux en intégrant officiellement le Niger : un gain budgétaire immédiat et durable.
  • Sécuriser le corridor : renforcement de la gendarmerie, drones, surveillance, cyberdéfense, renseignement intégré.
  • Renforcer la transparence et l’intelligence économique : pour éviter les pertes, fuites et asymétries d’information.
  • Utiliser le pipeline comme instrument diplomatique régional : vers une diplomatie énergétique intégrée CEEAC–UA.

Le pipeline Tchad–Cameroun peut devenir un amortisseur budgétaire majeur pour Yaoundé, mais seulement si :

Un trésor sous-exploité

  • la redevance est réévaluée,
  • les flux augmentent via le Niger,
  • la sécurité est renforcée,
  • et la gouvernance est modernisée.

Pour l’instant, c’est un levier stratégique sous-tendu par d’importantes fragilités. Mais dans un contexte de montée des rivalités énergétiques en Afrique centrale, la fenêtre d’opportunité est réelle. Comme le résume une source diplomatique européenne : « Le pipeline n’est pas seulement un tube d’acier. C’est un outil de puissance. Le Cameroun doit décider s’il en fait une rente passive ou une arme stratégique ».

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