La concession de 30 ans accordée au consortium emmené par AD Ports Group pour développer un terminal de vrac sec ouvre un nouveau chapitre de la stratégie portuaire camerounaise. Derrière les promesses d’investissement et de modernisation, une question centrale : comment attirer les capitaux étrangers sans perdre la maîtrise des infrastructures qui structurent le commerce national et régional ?
Le débat est lancé autour du Port de Douala-Bonabéri. En février 2026, le groupe émirati AD Ports Group a annoncé son entrée dans une concession de 30 ans portée par Africa Ports Development (APD), destinée à concevoir, construire et exploiter un nouveau terminal de vrac sec.
L’opération prévoit un investissement de quelque 320 millions de dirhams, soit environ 73,4 millions d’euros — et non 73 millions de dollars — pour la première phase du projet. L’annonce ne concerne donc pas la cession de l’ensemble du port, mais le développement d’une installation spécialisée au sein de cette plateforme stratégique.
Cette distinction est essentielle. Elle ne fait pas disparaître les interrogations sur la souveraineté économique, mais permet de poser le débat sur des bases factuelles. Dans les infrastructures portuaires, la question n’est pas seulement de savoir qui possède le domaine public.
Elle consiste aussi à déterminer qui finance les équipements, qui exploite les installations, qui contrôle les données opérationnelles et comment les autorités publiques encadrent les tarifs, les investissements et la continuité du service.

Un terminal, un enjeu industriel et régional
Le projet prévoit deux postes à quai et environ 450 mètres de linéaire portuaire, pour une capacité annuelle annoncée de quatre millions de tonnes de marchandises en vrac sec : clinker, gypse, engrais et céréales notamment. Les travaux sont envisagés entre 2026 et 2028. AD Ports Group et deux autres investisseurs émiratis doivent détenir 60 % de la société d’exploitation, tandis qu’APD en conservera 40 %.
La participation économique effective annoncée pour AD Ports Group est de 51 %. Le groupe évoque jusqu’à 4 000 emplois directs et indirects liés au projet, une perspective qui devra être appréciée à l’aune des réalisations concrètes.
Pour le Cameroun, le pari est économique. Un terminal supplémentaire, s’il est livré dans les délais et exploité efficacement, peut fluidifier l’acheminement des intrants industriels, des matériaux de construction et des produits agricoles. Il peut également réduire certains coûts logistiques et renforcer l’attractivité des zones industrielles.
Pour un pays qui ambitionne de transformer davantage ses matières premières sur place, la performance portuaire n’est pas un sujet secondaire : elle conditionne la compétitivité des entreprises et le prix final des marchandises. L’enjeu dépasse toutefois les frontières nationales.
Douala constitue un débouché majeur pour les échanges du Tchad et de la République centrafricaine, deux pays enclavés dépendants des corridors de transit. Toute évolution de ses capacités, de ses tarifs ou de ses performances peut donc avoir des conséquences sur les économies voisines et sur la position du Cameroun comme porte d’entrée de l’Afrique centrale.

La souveraineté ne se mesure pas seulement à la propriété
La controverse soulevée sur les réseaux sociaux repose sur une inquiétude légitime : une concession de trente ans engage plusieurs générations d’investisseurs et de responsables publics. Mais parler d’une « cession du port » sans préciser le périmètre du contrat entretient une confusion entre la propriété d’une infrastructure, la concession d’un terminal et la détention du capital d’une société d’exploitation.
La vraie question est celle du contenu contractuel. Quelles obligations d’investissement sont opposables au concessionnaire ? Quels mécanismes permettent de contrôler les tarifs et la qualité du service ? Quelles garanties encadrent la sécurité des installations, l’accès aux données et la continuité des opérations ?
Quelles sanctions sont prévues en cas de retards, de sous-investissement ou de non-respect des engagements ? Et dans quelles conditions l’État peut-il intervenir si les intérêts stratégiques du pays sont menacés ? La transparence de ces éléments est déterminante.
Une concession peut renforcer la souveraineté opérationnelle d’un pays si elle apporte des capacités nouvelles, des technologies et des recettes, tout en restant soumise à une régulation publique robuste. À l’inverse, un contrat insuffisamment contrôlé peut créer une dépendance durable envers un opérateur privé, même sans transfert de propriété du domaine portuaire.
Des précédents africains à examiner avec méthode
Les expériences de Djibouti, de Tanzanie ou de Guinée sont souvent invoquées dans les débats sur les opérateurs portuaires étrangers. Elles rappellent que les concessions peuvent susciter des litiges, des tensions politiques ou des désaccords sur les engagements contractuels. Mais ces situations ne sont pas interchangeables : les acteurs, les textes, les infrastructures concernées et les circonstances des différends diffèrent.
Elles ne suffisent donc pas, à elles seules, à démontrer que l’accord de Douala serait défavorable au Cameroun. Elles justifient néanmoins une exigence de vigilance : publier les principales obligations du contrat, suivre les investissements annoncés, mesurer les retombées locales et prévoir des mécanismes efficaces de règlement des différends. La promesse de modernisation ne doit pas se substituer à l’évaluation des résultats.
Le test de la transparence et de la performance
L’arrivée d’AD Ports Group s’inscrit dans une compétition internationale pour les infrastructures logistiques africaines. Les opérateurs du Golfe, comme les groupes asiatiques et occidentaux, recherchent des positions dans des corridors qui structurent le commerce, l’approvisionnement industriel et l’accès aux marchés régionaux.
Pour le Cameroun, refuser par principe les capitaux étrangers serait aussi réducteur que les accueillir sans contrôle. Le gouvernement et l’autorité portuaire doivent donc démontrer que le partenariat sert une stratégie nationale : capacités supplémentaires effectivement construites, emplois qualifiés, transfert de compétences, recettes publiques, conditions d’exploitation transparentes et protection des intérêts des usagers.
La souveraineté économique ne consiste pas à tout gérer seul ; elle consiste à conserver la capacité de décider, de contrôler et de corriger. À Douala, le verdict ne dépendra ni de la nationalité de l’investisseur ni du montant affiché dans le communiqué. Il se mesurera à la qualité du contrat, au respect des engagements et aux bénéfices réels pour le Cameroun et l’Afrique centrale.