Alors que Washington et Moscou discutent de la cession des actifs internationaux de Lukoil dans le contexte de la guerre en Ukraine, la participation russe de 30 % dans le bloc gazier offshore d’Etinde place indirectement le Cameroun dans une négociation géopolitique majeure. Une question s’impose : quelle marge de manœuvre pour Yaoundé ?
Le conflit ukrainien vient de trouver un prolongement inattendu au large des côtes camerounaises. Selon une enquête du New York Times publiée le 3 octobre 2026, les discussions entre les États-Unis et la Russie sur la fin de la guerre en Ukraine comportent désormais un volet énergétique : la vente des actifs internationaux du groupe russe Lukoil.
Parmi les intérêts concernés figure une participation de 30 % dans le bloc gazier offshore d’Etinde, au Cameroun. L’information est loin d’être anodine. Elle révèle comment un actif situé dans les eaux camerounaises peut se retrouver intégré à des négociations entre deux grandes puissances, sous l’effet des sanctions américaines imposées à Lukoil en octobre 2025.
Le président russe Vladimir Poutine aurait lui-même évoqué la cession de ces actifs avec les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner, lors de leur rencontre au Kremlin le 5 septembre dernier.
Un portefeuille mondial, des intérêts camerounais
Le portefeuille international de Lukoil, estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars, comprend des champs pétroliers et gaziers, des raffineries et des réseaux de distribution.
Le consortium qui semble aujourd’hui le mieux placé pour en reprendre une partie est conduit par l’investisseur américain Todd Boehly, avec des partenaires du Golfe et la participation envisagée de la U.S. International Development Finance Corporation (DFC), l’agence américaine de financement du développement.
Le 3 novembre, Reuters a rapporté que ce consortium préparait un montage financier fondé sur un échange de titres Lukoil détenus par des investisseurs occidentaux contre des actifs internationaux du groupe russe. L’opération reste toutefois conditionnée aux autorisations nécessaires, notamment celles des autorités américaines et russes.
Elle n’est donc pas encore une cession définitivement conclue. Pour le Cameroun, le dossier soulève une interrogation stratégique : comment préserver ses intérêts lorsque la recomposition de l’actionnariat d’un projet national s’inscrit dans un rapport de force international ?
Etinde, un potentiel gazier encore en attente
Le bloc d’Etinde n’est pas un simple actif financier. Il représente un potentiel gazier offshore associé à des ambitions industrielles et énergétiques pour le Cameroun. Le projet devait notamment contribuer à l’approvisionnement en gaz d’installations industrielles, avec des perspectives évoquées pour les zones de Limbe et de Douala.
Mais ce potentiel reste largement à concrétiser. Le projet est en situation de maintenance depuis 2022, selon les informations rapportées par la presse économique camerounaise. La reprise des investissements et la décision finale de développement demeurent donc des enjeux majeurs.
La modification de l’actionnariat ne suffirait pas, à elle seule, à relancer l’exploitation. Il faut également rappeler une distinction essentielle : la cession des 30 % détenus par Lukoil ne signifie pas la vente du gisement ni le transfert de la souveraineté camerounaise sur ses ressources.
Elle concerne une participation dans un permis pétrolier et gazier, dont toute évolution reste encadrée par le droit camerounais, les conventions applicables et les autorisations des autorités compétentes.
La SNH face à un test de souveraineté économique
La Société nationale des hydrocarbures (SNH) et les administrations concernées ont ici un rôle déterminant. Il leur revient de vérifier les conditions d’un éventuel changement d’actionnaire, d’en mesurer les conséquences sur les engagements contractuels et de défendre les intérêts économiques du pays.
L’enjeu n’est pas de s’opposer par principe à l’arrivée de nouveaux investisseurs. Un partenaire disposant de capacités financières, technologiques et industrielles pourrait contribuer à débloquer un projet longtemps attendu. Encore faut-il que cette recomposition serve les objectifs du Cameroun : investissements effectifs, valorisation locale du gaz, retombées fiscales, emplois et sécurité énergétique.
L’affaire Etinde révèle surtout une réalité de la géoéconomie contemporaine : les ressources africaines sont de plus en plus imbriquées dans les stratégies des grandes puissances. Le Cameroun ne peut empêcher Washington et Moscou de négocier leurs intérêts respectifs. Il peut, en revanche, veiller à ce qu’aucune transaction internationale ne se fasse au détriment de ses propres intérêts.
Dans cette séquence, la véritable question n’est donc pas de savoir qui rachètera les parts de Lukoil. Elle est de savoir si Yaoundé saura transformer cette recomposition géopolitique en opportunité industrielle et énergétique pour le Cameroun.
