À moins d’un an de la présidentielle française de 2027, le rapprochement militaire avec le Tchad illustre la volonté de Paris de préserver ses positions dans une région stratégique. Mais entre recul militaire, concurrence économique et affirmation des souverainetés africaines, Emmanuel Macron laisse un bilan contrasté. L’enjeu de ses derniers mois à l’Élysée : transformer la réconciliation diplomatique en influence durable.
Le 13 octobre 2026, Emmanuel Macron et Mahamat Idriss Déby Itno ont acté à Paris la relance de leur coopération militaire. Après la rupture de novembre 2024 et le départ des dernières troupes françaises début 2025, les deux pays réinvestissent les domaines de la formation, de l’expertise et des technologies de défense.
Cette normalisation intervient à un moment décisif : à quelques mois de la fin du quinquennat français, l’Afrique centrale demeure l’un des espaces où Paris peut encore défendre des intérêts politiques, sécuritaires et économiques, mais sans disposer de ses anciens leviers militaires. Pour Emmanuel Macron, le défi est désormais de laisser un héritage africain qui ne soit pas seulement celui des ruptures.
Depuis 2017, sa promesse de refonder les relations franco-africaines s’est heurtée à la défiance d’une partie des opinions publiques, aux crises politiques et à la concurrence de nouvelles puissances. L’Afrique centrale offre un terrain de reconstruction, mais nullement une garantie de succès.
Le Tchad, laboratoire d’une influence sans bases permanentes
La reprise du dialogue avec N’Djamena révèle une évolution de méthode. Paris ne peut raisonnablement espérer retrouver le dispositif militaire qui lui permettait de projeter ses forces depuis le Tchad. Il cherche plutôt à préserver des canaux de coopération en matière de renseignement, de formation et de capacités techniques. La géographie explique cette persistance.
Situé entre le Sahel, la Libye, le Soudan et le bassin du lac Tchad, le Tchad se trouve au cœur de plusieurs crises sécuritaires. La guerre soudanaise, les déplacements massifs de populations et la menace de Boko Haram renforcent les besoins de surveillance et de coordination régionale. Pour N’Djamena, la France demeure un partenaire potentiel, mais plus exclusif.
Pour Paris, l’enjeu est de rester utile sans donner le sentiment de restaurer une relation de dépendance. Cette équation vaut pour l’ensemble de la région. Le Cameroun constitue un débouché commercial et un nœud logistique autour du port de Douala.
Le Gabon, le Congo et la République démocratique du Congo concentrent des ressources énergétiques, forestières et minières qui intéressent les chaînes d’approvisionnement mondiales. La valeur stratégique de l’Afrique centrale dépasse donc la seule coopération militaire.

La bataille économique, véritable test du bilan
Les données commerciales révèlent cependant les limites de la position française. En 2025, les échanges de biens entre la France et le Cameroun ont atteint 1,3 milliard d’euros, en hausse de 25 % sur un an. Mais, en 2024, la France ne représentait plus que 5,9 % des importations camerounaises, derrière la Chine, l’Inde et la Belgique.
Elle demeure le premier partenaire commercial du Cameroun en Afrique centrale, sans être pour autant son premier fournisseur. Le signal est révélateur : la relation économique résiste, mais la concurrence gagne du terrain. Les entreprises françaises doivent désormais rivaliser sur les prix, les financements, les infrastructures et les transferts de compétences avec des acteurs chinois, turcs, indiens et moyen-orientaux.
La proximité historique et linguistique ne suffit plus à garantir des marchés. L’effort de financement demeure néanmoins significatif. En 2025, le groupe Agence française de développement a mobilisé 662,5 millions d’euros de nouveaux financements en Afrique centrale et conservait un portefeuille régional de plus de 3,2 milliards d’euros.
Ces engagements soutiennent notamment les infrastructures et la connectivité, indispensables à l’intégration économique. Leur portée politique dépendra toutefois de leurs résultats concrets : emplois, accès à l’énergie, transports, services publics et retombées pour les entreprises locales.
Africa Forward : une ambition encore à concrétiser
Le sommet Africa Forward, organisé à Nairobi les 11 et 12 mai 2026 avec le Kenya, a constitué l’une des principales vitrines du repositionnement français. Plus de 7 000 participants s’y sont retrouvés et 23 milliards d’euros d’investissements ont été annoncés, dont 14 milliards portés par des entreprises françaises et 9 milliards par des entreprises africaines.
Les organisateurs ont évoqué plus de 250 000 emplois directs potentiels en France et en Afrique. Ces montants concernent le continent dans son ensemble : ils ne constituent pas des investissements acquis pour l’Afrique centrale. Le rendez-vous a néanmoins traduit une inflexion : Paris veut élargir son partenariat au secteur privé, à la jeunesse, au numérique, à l’énergie et à l’industrialisation.
Reste à convertir les annonces en projets financés et exécutés. Pour les États de la CEEAC, l’opportunité consiste à négocier des investissements qui développent les chaînes de valeur régionales plutôt qu’à rester de simples fournisseurs de matières premières.
Un héritage suspendu aux résultats
Le bilan africain d’Emmanuel Macron ne peut être réduit ni au recul militaire ni aux annonces économiques. La France conserve des réseaux diplomatiques, des entreprises implantées, des instruments de financement et une capacité de dialogue. Mais elle doit composer avec des gouvernements plus exigeants et des sociétés qui réclament des partenariats moins asymétriques.
À l’approche de 2027, la question centrale est celle de la crédibilité. Le rapprochement avec le Tchad peut rouvrir des perspectives, à condition de respecter la souveraineté de N’Djamena et de produire des résultats mesurables. En Afrique centrale, l’influence française ne se décrétera plus depuis l’Élysée : elle se négociera dans les contrats, les infrastructures, la formation et la capacité à répondre aux priorités africaines.
Emmanuel Macron peut encore consolider des relations ; il ne peut garantir leur pérennité. Son héritage dépendra moins des poignées de main que de la valeur concrète des partenariats laissés à son successeur.