Trois ans après son placement sous surveillance renforcée, le Cameroun cherche à accélérer la mise à niveau de son dispositif de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.
Alors que Yaoundé affirme avoir ramené de 24 à 7 le nombre d’actions résiduelles de son plan d’action, le Groupe d’action financière (GAFI) estime que plusieurs déficiences stratégiques demeurent.
Le renforcement de l’Agence nationale d’investigation financière (ANIF) intervient ainsi dans une phase décisive, où l’enjeu n’est plus seulement d’adopter des réformes, mais d’en démontrer l’efficacité sur le terrain.
Le GAFI, un dispositif mondial de surveillance financière
Créé en 1989, le Groupe d’action financière est un organisme intergouvernemental qui établit des normes internationales destinées à lutter contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et le financement de la prolifération.
Lorsqu’un pays est placé sous « surveillance renforcée », communément appelée liste grise, cela signifie que des insuffisances stratégiques ont été identifiées dans son dispositif et que le pays s’est engagé à les corriger dans le cadre d’un plan d’action.
Cette inscription ne signifie donc pas que les transactions avec le pays sont interdites. Le GAFI précise d’ailleurs que ses normes ne prévoient pas automatiquement un « de-risking », c’est-à-dire la rupture généralisée des relations avec les clients ou les juridictions concernées.
Le Cameroun est sous surveillance renforcée depuis juin 2023. En juin 2026, le GAFI l’a maintenu sur sa liste, tout en relevant certains progrès, notamment l’augmentation de la diffusion du renseignement financier aux autorités compétentes et la priorité accordée à la saisie et à la confiscation d’avoirs aux frontières.
De 24 à 7 actions : des progrès, mais pas encore la sortie
Les autorités camerounaises indiquent avoir considérablement réduit le nombre d’actions restant à satisfaire : de 24 initialement, il en subsisterait sept. Cette évolution a constitué l’un des éléments défendus par la délégation camerounaise lors des réunions en face-à-face organisées à Abidjan en septembre 2026 avec les experts du GAFI.
Mais le dernier état des lieux officiel du GAFI invite à la prudence. L’organisation estime que les échéances du plan d’action sont désormais dépassées et demande au Cameroun de poursuivre rapidement les réformes restantes.
Parmi les priorités figurent la supervision fondée sur les risques des banques et des acteurs financiers non bancaires, le contrôle des professions non financières exposées, la sécurisation du partage d’informations et la gestion des biens gelés, saisis ou confisqués.
Pourquoi l’ANIF est au cœur du dispositif
Dans cette bataille, l’ANIF occupe une position stratégique. Cette cellule de renseignement financier, rattachée au ministère des Finances et opérationnelle depuis 2006, reçoit et analyse notamment les déclarations de soupçon transmises par les organismes assujettis avant, lorsque les éléments le justifient, de transmettre les informations aux autorités judiciaires compétentes.
Le renforcement de ses capacités répond donc à une exigence opérationnelle : mieux transformer les informations financières en renseignement exploitable par les enquêteurs et les magistrats.
Les banques, assurances, changeurs, professionnels de l’immobilier, professions juridiques et autres acteurs soumis aux obligations de vigilance constituent à cet égard des sources essentielles du dispositif.
La visite effectuée le 2 septembre 2026 par le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, dans les nouveaux locaux de l’ANIF illustre cette volonté de renforcer l’appareil national de renseignement financier. Le ministre a notamment insisté sur les conséquences économiques et financières de la notation internationale du pays.
Ce qui fait encore problème
Le principal défi se situe désormais dans l’effectivité. Le GAFI attend moins l’accumulation de textes que la démonstration de résultats : davantage d’enquêtes financières, des poursuites adaptées aux risques, une supervision réellement fondée sur les risques et une meilleure confiscation des produits du crime.
La question des avoirs criminels est particulièrement sensible. Le GAFI demande au Cameroun de renforcer les politiques et procédures permettant de saisir et de confisquer les produits et instruments du crime, mais aussi d’assurer une gestion efficace des biens gelés, saisis ou confisqués.
S’ajoutent les sanctions financières ciblées liées au financement du terrorisme et de la prolifération ainsi que la supervision des organismes à but non lucratif selon une approche fondée sur les risques, sans entraver leurs activités légitimes.
L’enjeu : passer de la conformité à l’efficacité
Pour le Cameroun, la sortie de la liste grise représente donc davantage qu’un objectif de conformité internationale. Elle touche à la crédibilité du système financier, à la sécurité des transactions et aux conditions dans lesquelles les acteurs économiques et financiers évaluent les risques liés au pays.
L’enjeu des prochains mois sera ainsi de démontrer que les réformes produisent des effets mesurables : renseignement mieux exploité, enquêtes financières plus efficaces, supervision renforcée et confiscation effective des avoirs criminels.
Le renforcement de l’ANIF constitue une pièce de ce dispositif. Mais la sortie de la liste grise dépendra de l’ensemble de la chaîne — renseignement, supervision, enquête, justice, confiscation et coopération internationale. C’est précisément sur cette capacité collective à transformer les réformes en résultats que se jouera la prochaine étape du dossier camerounais.