Le gouvernement burkinabè vient d’adopter un décret imposant une autorisation préalable du ministère de l’Enseignement supérieur à tout étudiant burkinabè souhaitant poursuivre des études à l’étranger, qu’il bénéficie d’une bourse ou qu’il finance lui-même son cursus.
Certains s’en émeuvent, au nom des libertés individuelles. L’analyse de cette mesure, uniquement sous cet angle, me paraît très insuffisante. Si elle n’est pas à exclure, elle reste, à mon avis, périphérique. La vraie question concerne l’économie de l’éducation, la souveraineté éducative et la fuite massive de ressources africaines vers les systèmes universitaires étrangers.
Il faut rappeler que, lorsqu’un étudiant africain part étudier en Europe, en Amérique du Nord, au Maroc, en Tunisie, en Chine ou ailleurs, il ne transporte pas seulement son projet personnel. Il transporte aussi une masse de ressources économiques : frais de scolarité, logement, alimentation, transport aérien, assurance, santé, frais administratifs, dépenses de séjour, transferts familiaux.
À l’échelle individuelle, cela peut sembler relever d’un choix privé. À l’échelle collective, cependant, cela représente un investissement colossal des familles africaines – et, indirectement, des États africains – dans des économies éducatives étrangères. Les chiffres donnent la mesure du phénomène. En 2022, plus de 500 000 étudiants d’Afrique subsaharienne étaient inscrits dans des formations diplômantes à l’étranger.
Ce nombre a augmenté de près de 30 % en cinq ans. Le Nigeria représente à lui seul environ 110 000 étudiants mobiles. En France, les étudiants étrangers étaient 443 500 en 2024-2025, soit près de 15 % de l’ensemble des effectifs de l’enseignement supérieur français. Selon les données les plus récentes de Campus France, 28 % des étudiants étrangers inscrits en France sont originaires d’Afrique subsaharienne.
À partir de ces seuls ordres de grandeur, on comprend que la mobilité étudiante africaine n’est pas un phénomène marginal. Si l’on retient une hypothèse très prudente de 8 000 euros par an et par étudiant – logement, alimentation, transport, frais administratifs, santé, scolarité éventuelle – , les 500 000 étudiants subsahariens à l’étranger représentent déjà environ 4 milliards d’euros par an.
Avec une hypothèse plus réaliste de 15 000 euros par an, on atteint 7,5 milliards d’euros. Dans les pays où les frais de scolarité sont élevés, comme le Royaume-Uni, le Canada ou les États-Unis, le coût annuel peut dépasser 25 000 ou 30 000 euros par étudiant, ce qui porterait le volume global au-delà de 12 milliards d’euros.
Ces chiffres correspondent à des loyers payés à l’étranger, à des billets d’avion, à des frais d’inscription, à des assurances, à des abonnements de transport, à de la nourriture, à des dépenses de santé, à des services bancaires, à des achats de livres, d’ordinateurs et d’équipements. Autrement dit, l’Afrique ne se contente pas d’envoyer ses étudiants : elle finance tout un écosystème universitaire et économique hors du continent.
Pour mesurer plus concrètement ce transfert de ressources, il suffit de prendre quelques exemples de pays africains et d’appliquer trois hypothèses de coûts annuels moyens par étudiant à l’étranger : 8 000 euros, hypothèse très prudente ; 15 000 euros, hypothèse moyenne ; 25 000 euros, hypothèse haute, correspondant aux destinations où les frais de scolarité et le coût de la vie sont plus élevés.
| Pays d’origine | Étudiants mobiles | À 8 000 €/an | À 15 000 €/an | À 25 000 €/an |
| Burkina Faso | 8 382 | 67 M€ | 126 M€ | 210 M€ |
| Cameroun | 32 876 | 263 M€ | 493 M€ | 822 M€ |
| Côte d’Ivoire | 19 202 | 154 M€ | 288 M€ | 480 M€ |
| Sénégal | 18 656 | 149 M€ | 280 M€ | 466 M€ |
| Nigeria | 112 416 | 899 M€ | 1,69 Md€ | 2,81 Md€ |
Ces montants ne signifient pas qu’il faudrait supprimer toute mobilité internationale pour les étudiants. Ils montrent l’ampleur des flux financiers en jeu et suggèrent qu’une réorientation partielle de ces ressources modifierait de manière significative l’échelle des investissements dans l’enseignement supérieur africain.
La question n’est donc pas de savoir si tous les étudiants doivent rester dans leur pays, mais comment faire en sorte qu’une partie de cet investissement ne profite pas exclusivement aux systèmes universitaires étrangers, et comment en retenir une fraction pour transformer les institutions éducatives nationales.
Prenons le cas du Burkina Faso. Avec une hypothèse moyenne de 15 000 euros par an, les étudiants burkinabè à l’étranger représentent environ 126 millions d’euros de dépenses annuelles potentielles. Si seulement 25 % de cette somme était réorientée vers le système national, cela représenterait déjà plus de 31 millions d’euros par an.
Un tel montant pourrait contribuer à financer des résidences universitaires, des bibliothèques numériques, des laboratoires de sciences appliquées, des bourses nationales ciblées ou encore des compléments de rémunération afin de retenir des enseignants-chercheurs.
Le cas du Cameroun est tout aussi parlant. À 15 000 euros par étudiant et par an, la mobilité sortante représente près de 493 millions d’euros. Même une captation nationale de 20 % de ce flux représenterait environ 99 millions d’euros par an.
À cette échelle, on ne parlerait plus simplement d’un ajustement marginal, mais d’un véritable fonds national pour l’enseignement supérieur : rénovation de campus, création de filières d’ingénierie, soutien à la recherche, équipement des universités de province, financement de masters professionnalisants et amélioration des salaires universitaires.
Le Nigeria, premier pays d’origine des étudiants mobiles d’Afrique subsaharienne, illustre l’ampleur maximale du phénomène. Avec plus de 112 000 étudiants mobiles, l’hypothèse moyenne de 15 000 euros par étudiant représente environ 1,69 milliard d’euros par an. À 25 000 euros, on dépasse 2,8 milliards d’euros.
Une réorientation de seulement 10 % de ce flux équivaudrait à 170 à 280 millions d’euros par an. C’est suffisant pour créer plusieurs pôles universitaires spécialisés, financer des milliers de bourses locales, renforcer des écoles polytechniques ou soutenir massivement la recherche appliquée.
Ces simulations ne prétendent pas que ces sommes seraient automatiquement disponibles pour les États africains, ni que toutes les familles accepteraient de réorienter leurs dépenses vers les universités nationales.
Elles montrent cependant l’existence d’un important gisement financier. Le problème n’est donc pas seulement l’inscription des étudiants dans les universités étrangères, mais aussi la sortie simultanée des capitaux familiaux, des dépenses de vie, des frais universitaires et des investissements symboliques.
Le problème ne se limite pas à la conditionnalité désormais imposée au droit de poursuivre des études à l’étranger. Il concerne également le calcul économique nécessaire à toute politique de souveraineté éducative. Les États africains peuvent-ils continuer à regarder passivement leurs familles financer, année après année, la consolidation des systèmes universitaires étrangers, alors que leurs propres universités restent sous-dotées, dévalorisées et dépendantes de critères extérieurs de reconnaissance ?
En posant ainsi la question, on comprend mieux l’urgence d’une mesure d’encadrement comme celle prise par le Burkina Faso. Elle n’est pas illégitime. Elle peut même être nécessaire, à condition qu’elle ne devienne pas un simple instrument bureaucratique ou autoritaire.
Un État a le droit – et même le devoir – de se demander quelles filières il encourage, quelles formations il reconnaît, quelles compétences il veut voir revenir, et comment les trajectoires étudiantes peuvent servir une stratégie nationale de développement.
Analyser cette décision uniquement au regard des droits de l’homme, c’est faire preuve d’une certaine cécité intellectuelle. Les libertés comptent. Mais elles ne suffisent pas à comprendre les logiques économiques profondes à l’œuvre.
Un bon gestionnaire du ministère de l’Enseignement supérieur devrait savoir que la mobilité des étudiants africains à l’étranger est aussi un marché : un marché qui enrichit les universités étrangères, les compagnies aériennes, les propriétaires, les banques, les assurances, les commerces et les États d’accueil.
L’enjeu n’est pas d’isoler l’université africaine, mais de cesser de confondre l’ouverture scientifique avec la dépossession financière et culturelle. Une politique intelligente de mobilité étudiante devrait articuler les priorités nationales, la reconnaissance des diplômes, le retour des compétences et un investissement massif dans les capacités universitaires africaines.
Sans cela, la mobilité étudiante restera l’un des mécanismes silencieux par lesquels l’Afrique finance sa propre dépendance intellectuelle et économique.