Le meurtre de Crescence Merline Beguel à Yaoundé remet en lumière une crise que les chiffres, les témoignages et les rapports internationaux documentent depuis des années : face aux violences faites aux femmes, le Cameroun dispose de stratégies et de dispositifs, mais leur application reste largement insuffisante.
Le 25 août 2026, Crescence Merline Beguel , 44 ans, est morte poignardée dans un hôtel de Yaoundé. Selon les premiers éléments rapportés, elle avait rencontré son agresseur présumé sur Internet. Une dispute aurait éclaté avant que la situation ne dégénère.
L’enquête judiciaire devra établir précisément les circonstances du drame et les responsabilités. Mais cette affaire dépasse désormais le seul fait divers. Elle pose une question beaucoup plus dérangeante : combien de femmes doivent encore mourir avant que les violences fondées sur le genre soient considérées comme une urgence nationale de sécurité publique ?
2025 : les chiffres commencent à parler
En juillet 2025, lors d’une initiative parlementaire consacrée aux violences basées sur le genre, l’UNFPA et ses partenaires faisaient état de plus de 30 féminicides recensés au Cameroun depuis janvier 2025. Dans le même temps, 44 % des femmes âgées de 15 à 49 ans, mariées ou ayant été en union, déclaraient avoir subi des violences conjugales selon l’EDS 2018. Un autre chiffre est encore plus préoccupant.
En avril 2025, l’UNFPA indiquait que 77 féminicides avaient été signalés depuis janvier 2024, principalement commis par des partenaires intimes. L’organisation relevait également que plus de la moitié des femmes mariées étaient confrontées à des violences de la part de leur partenaire.
Ces chiffres ne doivent cependant pas être additionnés mécaniquement : les méthodes de recensement, les périodes et les sources diffèrent. Mais une réalité ressort avec force : le phénomène est suffisamment important pour ne plus pouvoir être traité comme une succession de faits divers.
Le paradoxe camerounais : des stratégies existent
Le Cameroun n’est pourtant pas dépourvu d’instruments publics. La Stratégie nationale de lutte contre les violences basées sur le genre 2022-2026 fixe notamment l’objectif de réduire de moitié la prévalence des VBG d’ici 2026. Elle prévoit trois axes : prévention, prise en charge des survivantes et répression des auteurs, auxquels s’ajoutent la coordination et la mobilisation des ressources.
Des plateformes régionales de lutte contre les VBG existent depuis 2023. Le pays dispose également de 39 unités ou dispositifs spécialisés de police et de 116 centres de promotion de la femme et de la famille, selon les données compilées par ONU Femmes. Alors où est le problème ? Entre la stratégie et la réalité.
Une protection encore trop tardive
Le Comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes avait déjà recommandé au Cameroun d’adopter une loi globale contre les violences faites aux femmes, de criminaliser explicitement les violences domestiques et le viol conjugal, d’améliorer l’accès aux ordonnances de protection et de renforcer l’assistance médicale, psychologique et juridique aux victimes.
Plus de dix ans après ces recommandations, ONU Femmes constate toujours l’absence au Cameroun d’une loi autonome et globale sur les violences faites aux femmes et l’absence de criminalisation spécifique du viol conjugal. C’est là que se trouve l’une des principales failles du système.
Le droit pénal peut évidemment poursuivre et sanctionner un meurtre. Mais identifier juridiquement les violences liées au genre permet de mieux comprendre le phénomène, de mesurer les risques et de construire une politique de prévention spécifique.
« Le problème commence bien avant le meurtre »
Une militante camerounaise engagée dans l’accompagnement des survivantes, que nous proposons ici de citer sous le prénom d’emprunt « Marie » pour protéger son identité, résume le problème :
« Une femme ne passe généralement pas directement d’une relation normale à un meurtre. Il peut y avoir des insultes, des menaces, des violences physiques, du contrôle, du harcèlement. Le problème est que ces premiers signaux sont souvent considérés comme des affaires privées ».
Cette remarque rejoint l’approche des spécialistes : le féminicide est souvent l’aboutissement d’une trajectoire de violences plutôt qu’un événement totalement isolé. D’où l’importance des plaintes, des signalements et des mécanismes d’alerte.
Or le Cameroun manque encore de données fiables permettant de suivre cette trajectoire à l’échelle nationale. ONU Femmes souligne que les données sur les féminicides, le harcèlement sexuel et les violences en ligne demeurent insuffisantes dans de nombreux pays.
Le vrai scandale : le financement
Le manque de moyens est également révélateur. Pour 2025, l’UNFPA avait besoin de 9 millions de dollars pour ses opérations humanitaires au Cameroun. En juin, seulement 3,5 millions, soit 39 %, avaient été mobilisés, laissant un déficit de 61 %. Dans les zones touchées par les conflits, les femmes sont particulièrement exposées.
En juillet 2025, l’UNFPA signalait notamment une hausse de 40 % des cas de VBG dans les sites de personnes déplacées, alors que les inondations et les destructions d’infrastructures compliquaient encore l’accès aux services. Autrement dit, l’État ne peut pas simplement demander aux femmes de porter plainte. Il doit leur donner les moyens d’être protégées après la plainte.
Que faut-il changer ?
- Première proposition : adopter une loi-cadre sur les violences basées sur le genre, avec une définition claire des violences conjugales, sexuelles, économiques, psychologiques et numériques.
- Deuxième urgence : introduire une définition statistique et opérationnelle du féminicide, afin que chaque homicide de femme potentiellement lié au genre puisse être identifié et documenté.
- Troisième priorité : créer dans chaque région un dispositif intégré réunissant police, gendarmerie, justice, santé, assistance psychologique et travailleurs sociaux.
- Quatrième mesure : instaurer un mécanisme d’évaluation des plaintes à risque, permettant d’identifier les femmes menacées par un conjoint ou ancien partenaire violent.
- Cinquième chantier : renforcer les centres d’accueil et hébergements sécurisés. Les 116 centres recensés par ONU Femmes constituent un réseau important, mais ils ne représentent pas 116 refuges spécialisés : il faut donc distinguer centres sociaux, espaces sûrs et véritables structures d’hébergement d’urgence.
- Sixième mesure : former systématiquement policiers, gendarmes, magistrats, médecins et travailleurs sociaux.
- Septième : créer un observatoire national des féminicides et violences faites aux femmes, avec publication annuelle des données par région, âge, relation avec l’auteur présumé, mode opératoire, suites judiciaires et condamnations.
Le Cameroun doit passer de la réaction à la prévention
Le Cameroun dispose déjà d’une stratégie nationale. Il dispose de structures administratives, de plateformes régionales, de personnels spécialisés et de partenaires internationaux. Il a même franchi une nouvelle étape en 2025 : un plaidoyer parlementaire pour une loi spécifique contre les VBG a réuni sénateurs, députés, ministères, magistrats, organisations internationales et société civile.
Le problème n’est donc plus de savoir si le phénomène existe. Il est connu. Le problème n’est même plus de savoir quoi faire. Une grande partie des solutions est également connue. Le véritable problème est celui de la volonté politique, de l’exécution, du financement et de la responsabilité. Après chaque féminicide, les autorités se rendent sur les lieux. Une enquête est annoncée. Un suspect est arrêté.
L’émotion retombe. Puis une autre femme meurt. Il faut désormais inverser cette logique. Un État efficace ne se mesure pas seulement à sa capacité à arrêter l’assassin après le crime. Il se mesure à sa capacité à empêcher que le crime arrive. La mort de Crescence Merline Beguel doit donc être plus qu’une affaire judiciaire. Elle doit devenir le point de départ d’une politique nationale de prévention des féminicides.
Car lorsqu’une femme appelle à l’aide et que personne ne répond, lorsque des menaces sont banalisées, lorsqu’une plainte reste sans suite, lorsqu’une victime n’a nulle part où se réfugier, le féminicide ne commence pas au moment du coup de couteau. Il commence bien avant. Et c’est précisément avant qu’il faut agir.