Au Cameroun, décrocher un poste dans la fonction publique reste l’objectif de beaucoup de jeunes. Une enquête de terrain rapportée par Le360 Afrique le 13 octobre 2026 indique que quatre jeunes chômeurs sur cinq interrogés aimeraient intégrer l’administration, parfois sans tenir compte de leur formation ou du poste visé.
Ce chiffre ne vaut pas pour l’ensemble de la jeunesse du pays : l’échantillon n’a pas la rigueur d’une enquête statistique représentative. Il pointe quand même une réalité tenace, celle d’une aspiration à un emploi stable, payé tous les mois, avec une protection sociale attachée. Les données du marché du travail expliquent en partie cette préférence.
D’après la troisième Enquête sur l’emploi et le secteur informel de l’Institut national de la statistique, publiée en 2023 à partir de données de 2021, 86,6 % des personnes qui travaillent le font dans l’informel. Le secteur public concentre 8,2 % des emplois, le privé formel 5,1 %. En clair, les entreprises déclarées n’ont pas encore les moyens d’absorber une part significative de la main-d’œuvre disponible.
La sécurité avant l’ambition entrepreneuriale
Le poids de l’État employeur se mesure aussi en chiffres bruts. Au 19 juin 2026, selon le ministre de la Fonction publique et de la Réforme administrative, Joseph Le, le pays comptait 306 159 agents publics en activité et 160 285 retraités percevant une pension. Voilà qui donne une idée du nombre de personnes qui dépendent directement de l’État pour leur revenu.
Le cas de Christelle Yebi illustre les craintes qui poussent certains salariés du privé à regarder ailleurs. Employée depuis onze ans dans une entreprise de Yaoundé, elle affirme que les cotisations sociales prélevées sur son salaire ne sont pas reversées à la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS).
Par peur d’être licenciée, elle dit ne pas oser porter plainte. Son témoignage demanderait à être vérifié auprès de l’entreprise et de la CNPS, mais il touche à un point sensible : la confiance dans le système de protection sociale.
Pour un jeune diplômé, viser la fonction publique n’est donc pas forcément un signe de manque d’ambition. Cela peut être un calcul simple face à l’incertitude. Un salaire versé à date fixe, une carrière balisée, des droits à la retraite : autant de garanties qui semblent hors de portée dans bon nombre d’entreprises.
Le secteur privé face à ses propres obstacles
Cette préférence ne doit pas faire oublier ce que l’entrepreneuriat peut offrir. Léo Kaptcheu, chef d’entreprise cité dans l’enquête, a suivi une autre route : il a monté sa société et affirme vendre ses produits dans plusieurs pays d’Afrique centrale. Son parcours montre que l’entreprise peut être un espace d’autonomie, d’innovation et de création d’emplois.
Encore faut-il que l’environnement s’y prête. Les entrepreneurs se plaignent régulièrement du niveau des prélèvements, de la difficulté à obtenir un financement, de la lourdeur administrative et de la corruption. Ces obstacles fragilisent les petites et moyennes entreprises, freinent leur croissance et réduisent leur capacité à embaucher sur la durée.
La réponse n’est donc pas d’opposer fonctionnaires et entrepreneurs, ni de traiter de paresseux les jeunes qui cherchent un emploi public. Il s’agit plutôt de rendre le privé plus attractif : respect des obligations sociales, contrats déclarés, stabilité de l’emploi, accès au crédit, fiscalité adaptée à la taille des entreprises.
Rééquilibrer le modèle de l’emploi
Pour les pouvoirs publics, le chantier est double. Il faut d’un côté moderniser l’administration et calibrer les recrutements sur les besoins réels de l’État. De l’autre, créer les conditions pour que les entreprises deviennent des employeurs fiables et compétitifs.
La formation professionnelle doit elle aussi coller davantage aux besoins de l’économie, en particulier dans l’agro-industrie, la transformation locale, le numérique, la logistique et les services. L’investissement public peut soutenir cette dynamique, à condition de financer des activités qui laissent derrière elles des emplois durables, une fois les chantiers terminés.
Le paradoxe camerounais tient dans cette contradiction : une économie où l’État rassure, mais où l’informel absorbe l’essentiel de ceux qui travaillent. Tant que le secteur privé formel n’offrira pas plus de stabilité et de protection sociale, la fonction publique restera un refuge aux yeux de beaucoup.
Le but n’est pas de détourner les jeunes de l’administration, mais de leur donner enfin le choix entre plusieurs voies professionnelles qui tiennent debout.