Mort à Dakar à 98 ans, l’auteur de L’Aventure ambiguë laisse une œuvre qui dépasse largement la littérature. Dès 1961, il interrogeait le rapport de l’Afrique aux savoirs, aux modèles occidentaux et à la maîtrise de son propre récit. Une question devenue aujourd’hui un enjeu de soft power.
La disparition de Cheikh Hamidou Kane, le 3 octobre 2026 à Dakar, ne constitue pas seulement une perte pour la littérature africaine. Elle rappelle la trajectoire d’un intellectuel qui, dès les premières années des indépendances, avait placé au cœur de sa réflexion une question devenue stratégique : qui produit les savoirs sur l’Afrique et qui définit son récit au reste du monde ?
Né en 1928 à Matam, formé à la fois à l’école coranique et à l’école française, ancien haut fonctionnaire, ministre du Plan et de la Coopération puis cadre international, Cheikh Hamidou Kane appartenait à une génération qui devait composer avec plusieurs héritages intellectuels.
Publié en 1961, L’Aventure ambiguë en est l’expression la plus durable. À travers Samba Diallo, Kane explore la tension entre l’héritage culturel et spirituel africain et les instruments intellectuels de la modernité occidentale. Son propos n’est pas un simple rejet de l’Occident. Il pose plutôt la question du coût de l’assimilation et des conditions d’une appropriation maîtrisée du savoir.
C’est précisément ce qui donne aujourd’hui à son œuvre une portée géopolitique. La puissance d’un État ou d’un continent ne repose plus seulement sur ses ressources naturelles, son poids démographique ou ses capacités militaires. Elle dépend également de sa faculté à produire des idées, à contrôler ses représentations et à diffuser ses propres références.

Le soft power commence aussi dans les salles de classe, les universités, les maisons d’édition, les médias et les industries culturelles.
Sur ce terrain, l’Afrique reste confrontée à une asymétrie ancienne : une grande partie des analyses consacrées au continent continue d’être produite depuis l’extérieur, tandis que ses propres intellectuels, chercheurs et institutions cherchent encore les moyens de renforcer leur capacité d’influence internationale.
Les débats actuels sur les langues africaines, les programmes scolaires, la restitution des biens culturels, la décolonisation des savoirs et la représentation du continent prolongent ainsi, sans s’y réduire, les interrogations de Kane. La bataille est désormais aussi celle des récits.
Raconter l’Afrique ne signifie pas seulement raconter son passé. C’est contribuer à définir son présent et, surtout, les scénarios de son avenir. Celui qui impose les catégories d’analyse influence aussi la manière dont les autres perçoivent un pays, une région ou un continent.
C’est pourquoi l’héritage de Kane dépasse le Sénégal. Son œuvre rappelle que la souveraineté ne peut être uniquement politique ou économique. Elle possède également une dimension culturelle et intellectuelle.
Mais son message mérite d’être lu avec nuance. Kane ne plaidait pas pour l’isolement. Sa propre trajectoire témoigne au contraire d’une capacité à circuler entre plusieurs univers. Son enjeu était moins de choisir entre l’Afrique et l’Occident que de préserver la capacité de l’Africain à assimiler, transformer et choisir, plutôt qu’à subir.
Plus de six décennies après la publication de L’Aventure ambiguë, cette interrogation conserve une étonnante actualité.
Cheikh Hamidou Kane disparaît, mais le débat qu’il avait contribué à ouvrir demeure : l’Afrique peut-elle devenir pleinement actrice de sa puissance si elle ne maîtrise pas davantage la production de ses savoirs et le récit qu’elle projette sur le monde ?