Et si une carte du monde pouvait aussi être un instrument de puissance ? Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté par 164 voix contre une, avec six abstentions, la résolution A/80/L.104, « Correct the Map ».
Portée par le Togo au nom du Groupe africain, elle invite les États, les institutions internationales, les systèmes éducatifs et les médias à privilégier des représentations cartographiques plus fidèles aux superficies réelles des continents.
Au cœur de cette offensive diplomatique, un homme : Robert Dussey, ministre togolais des Affaires étrangères. Par son plaidoyer à New York, il a transformé une question apparemment technique en débat sur la représentation du monde, l’éducation et, plus largement, la place de l’Afrique dans les imaginaires collectifs.
« Les cartes façonnent notre compréhension du monde », a déclaré le chef de la diplomatie togolaise. Elles « orientent l’éducation, nourrissent l’imaginaire et influencent les perceptions collectives ». Pour Robert Dussey, elles ne sont donc « jamais neutres » lorsqu’elles transmettent, génération après génération, une image déformée de la planète.
Une bataille contre un biais vieux de cinq siècles
La cible n’est pas une frontière mais une représentation : la projection de Mercator, conçue au XVIᵉ siècle pour la navigation maritime. Celle-ci agrandit visuellement les territoires situés aux hautes latitudes et réduit ceux proches de l’équateur. L’Afrique, immense continent de quelque 30 millions de kilomètres carrés, apparaît ainsi beaucoup plus petite qu’elle ne l’est réellement.
La projection Equal Earth, développée en 2018, constitue l’une des alternatives mises en avant. Elle restitue davantage les proportions des superficies continentales. L’Afrique y retrouve une dimension visuelle correspondant mieux à sa réalité géographique. Le message porté par Lomé dépasse donc la cartographie : corriger la carte, c’est aussi corriger une perception.
Robert Dussey l’a soigneusement présenté comme une démarche scientifique et non comme une offensive contre l’Occident. « Cette initiative ne vise aucune nation, aucune civilisation, ni aucune tradition cartographique », a-t-il affirmé, plaidant pour « une connaissance fondée sur la rigueur scientifique, le respect de la vérité et l’égale dignité de tous les peuples ».

Le soft power diplomatique du Togo
Pour le Togo, l’opération constitue aussi une démonstration de diplomatie multilatérale. En obtenant le soutien de l’immense majorité des États membres de l’ONU, Lomé montre qu’un pays de taille modeste peut porter une question africaine jusqu’au cœur de l’agenda international.
Le ministre togolais apparaît ici comme un entrepreneur diplomatique du récit africain : il ne demande pas seulement davantage de poids politique pour le continent ; il agit sur la manière dont celui-ci est représenté, enseigné et perçu.
Le vote américain, seul vote négatif, donne d’ailleurs à l’initiative une dimension géopolitique supplémentaire. Washington a dénoncé une démarche qu’il estime liée à un projet idéologique plus large.
La France, au contraire, a soutenu le texte. « Changer de carte ne change évidemment pas le monde. (…) Mais corriger une représentation qui le déforme, c’est déjà faire œuvre de vérité », a déclaré Jean-Noël Barrot.
Une résolution symbolique, mais stratégique
La résolution ne bannit pas Mercator, ne modifie aucune frontière et n’est pas juridiquement contraignante. Sa portée est donc d’abord normative et culturelle. Mais son potentiel réputationnel est considérable.
Si les cartes utilisées dans les écoles, les médias, les institutions internationales et les plateformes numériques évoluent, c’est une partie de l’imaginaire mondial qui pourrait progressivement changer.
« Nous aurons réussi quand les enfants partout ouvriront leurs manuels scolaires et verront l’Afrique telle qu’elle est réellement : vaste, centrale et indispensable », résume Fara Ndiaye, de Speak Up Africa. Avec « Correct the Map », le Togo ne change donc pas la géographie.
Il tente de changer le regard porté sur elle. Et derrière cette bataille apparemment cartographique se dessine une ambition plus vaste : faire de l’Afrique non plus un continent que l’on représente depuis l’extérieur, mais un acteur capable de contribuer lui-même à définir les récits, les normes et les perceptions qui structurent le monde.