De la forêt de Boumnyebel aux Nations unies : la longue marche vers la reconnaissance des crimes coloniaux au Cameroun

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Ruben Um Nyobè, précurseur de la diplomatie juridique

Près de soixante-dix ans après l’assassinat de Ruben Um Nyobè, la question des violences commises contre les populations camerounaises durant la période coloniale française revient avec une force nouvelle dans le débat public.

Les travaux de la commission franco-camerounaise sur le rôle de la France au Cameroun ont ouvert une séquence historique majeure : celle du passage de la mémoire à la responsabilité. Pour certains chercheurs, militants et descendants de victimes, l’étape suivante pourrait consister à explorer la qualification juridique des crimes commis contre certaines populations, notamment en pays bassa.

Une telle démarche soulève toutefois des enjeux considérables : historiques, juridiques, diplomatiques et géopolitiques. La question n’est plus seulement de savoir ce qui s’est passé. Elle est désormais de déterminer comment ces faits peuvent être qualifiés, reconnus et éventuellement réparés dans l’ordre international contemporain.

Um Nyobè, précurseur de la diplomatie juridique

L’une des intuitions stratégiques majeures de Ruben Um Nyobè fut d’avoir compris très tôt que le combat camerounais ne pouvait être gagné exclusivement sur le terrain colonial. Mpodol déplaça le centre de gravité de la lutte vers les Nations unies. À travers ses interventions devant la Quatrième Commission, il transforma une revendication nationale en question internationale. Cette démarche fut exceptionnelle pour l’époque.

Peu de leaders africains avaient alors compris avec autant de lucidité l’importance du droit international, des mécanismes onusiens et de la bataille de la légitimité internationale. Cette stratégie permit d’inscrire durablement le Cameroun dans les archives diplomatiques mondiales.

Aujourd’hui encore, ces archives constituent une ressource fondamentale pour quiconque souhaite documenter les responsabilités historiques liées à la répression coloniale.

Peut-on parler juridiquement de génocide ?

C’est ici que commence le terrain le plus délicat. La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 définit le génocide comme l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Or, démontrer juridiquement un génocide suppose non seulement d’établir l’ampleur des massacres mais surtout de prouver l’intention spécifique de destruction du groupe concerné.

Cette exigence explique pourquoi de nombreuses tragédies historiques, pourtant extrêmement meurtrières, ne sont pas automatiquement reconnues comme génocides par les juridictions internationales. Pour le cas camerounais, la difficulté réside précisément dans l’administration de cette preuve.

Les archives militaires, administratives, diplomatiques et les témoignages devront démontrer que les populations visées ne l’étaient pas uniquement en raison de leur engagement politique ou nationaliste, mais également en tant que groupe humain identifiable. Le débat reste donc ouvert.

Le combat du XXIe siècle : la maîtrise du récit réputationnel

Dans les conflits mémoriels contemporains, la bataille ne se joue plus uniquement devant les tribunaux. Elle se joue également dans les universités, les médias, les organisations internationales, les centres de recherche et les espaces numériques.

Les Arméniens, les Herero et Nama de Namibie, les victimes du génocide des Tutsi au Rwanda ou encore les descendants des victimes de l’esclavage ont démontré que la reconnaissance passe souvent d’abord par la construction d’un récit documenté, cohérent et internationalement audible. La première victoire est généralement intellectuelle avant d’être juridique. Le Cameroun entre aujourd’hui dans cette phase.

Avec ou sans l’État camerounais ?

L’implication de l’État constitue probablement le facteur décisif. Avec le soutien officiel du Cameroun :

  • l’accès aux archives nationales devient plus facile ;
  • la crédibilité diplomatique augmente ;
  • les démarches auprès des organisations internationales gagnent en poids ;
  • la capacité de négociation avec la France est renforcée.

Sans l’État, la démarche reste possible. L’expérience internationale montre que des associations de victimes, des fondations, des historiens, des avocats et des organisations de la diaspora peuvent porter des dossiers pendant plusieurs décennies avant d’obtenir des résultats significatifs. Mais les délais deviennent alors beaucoup plus longs.

Combien de temps peut durer une telle démarche ?

L’histoire montre que les combats mémoriels sont rarement rapides. Les exemples internationaux révèlent des durées moyennes comprises entre vingt et cinquante ans. Les Herero et Nama ont attendu plus d’un siècle pour obtenir une reconnaissance politique allemande.

Les survivants du génocide des Tutsi poursuivent encore certaines démarches de justice internationale plus de trente ans après les faits. Les descendants des victimes du colonialisme poursuivent toujours leurs combats dans plusieurs régions du monde. La reconnaissance n’est donc pas un événement. C’est un processus.

Les exemples africains qui inspirent

Le Rwanda constitue évidemment le précédent le plus connu en matière de reconnaissance internationale d’un génocide. La Namibie a également obtenu une reconnaissance historique des massacres des Herero et Nama par l’Allemagne.

L’Afrique du Sud a démontré qu’une Commission Vérité et Réconciliation pouvait produire une forme de justice historique sans nécessairement passer par la voie pénale classique. Ces expériences montrent qu’il n’existe pas une seule voie mais plusieurs chemins vers la reconnaissance.

La singularité camerounaise

Le cas du Cameroun présente toutefois une caractéristique unique. Contrairement à de nombreux conflits coloniaux, le territoire camerounais se trouvait sous régime de tutelle internationale. Les résolutions adoptées par les Nations unies dans les années 1950 démontrent que la situation était observée par la communauté internationale.

Cette dimension internationale précoce constitue un élément particulier qui distingue le Cameroun de nombreuses autres situations coloniales africaines. Elle renforce potentiellement l’argument selon lequel certaines responsabilités étaient connues ou pouvaient être connues.

Les critiques auxquelles il faut se préparer

Toute démarche de reconnaissance rencontrera plusieurs objections :

  • le risque d’anachronisme juridique ;
  • l’insuffisance de certaines preuves ;
  • la difficulté d’établir l’intention génocidaire ;
  • la confusion entre répression coloniale et génocide ;
  • l’instrumentalisation politique du dossier.

Ignorer ces critiques serait une erreur. Les affronter méthodiquement constitue au contraire une nécessité scientifique et stratégique.

La lucidité comme condition du succès

Les porteurs du projet doivent éviter deux pièges. Le premier serait de croire qu’une reconnaissance internationale est imminente. Le second serait de considérer que l’absence de reconnaissance juridique invaliderait la réalité des souffrances vécues.

Le travail de mémoire, la recherche historique, la documentation des archives, les témoignages des survivants et la constitution d’une base factuelle solide constituent déjà une victoire en eux-mêmes. La reconnaissance internationale n’est pas le point de départ. Elle est l’aboutissement éventuel d’un long processus.

Achever la stratégie de Ruben Um Nyobè

L’enjeu dépasse aujourd’hui la seule mémoire bassa. Il touche à la place du Cameroun dans l’histoire mondiale du XXe siècle. Ruben Um Nyobè avait compris avant beaucoup d’autres que les combats nationaux se gagnent aussi dans les institutions internationales. L’interrogation contemporaine sur les violences coloniales s’inscrit dans cette continuité.

Que l’issue soit une reconnaissance de génocide, de crimes contre l’humanité ou d’autres formes de responsabilité historique, une certitude demeure : le dossier camerounais est entré dans une nouvelle phase. La bataille des armes appartient au passé. La bataille des archives, du droit et du récit mondial ne fait que commencer.

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