De 1955 au début des années 1970, la France a mené au Cameroun une guerre longtemps occultée. Pour l’historien Pascal Blanchard, cette répression ne répondait pas seulement à l’insurrection nationaliste : elle s’inscrivait aussi dans une stratégie destinée à préserver les intérêts français et à montrer aux autres territoires africains le prix d’une rupture avec Paris.
L’histoire coloniale française au Cameroun revient progressivement dans le débat public. Sur France 24, l’historien Pascal Blanchard, coauteur de Décolonisation 1925-2026, a remis en lumière un conflit qui, selon lui, demeure largement méconnu en France : la guerre menée contre les nationalistes camerounais de l’UPC à partir de 1955, dont les dernières opérations se prolongent jusqu’au début des années 1970.
Cette guerre constitue un épisode singulier de la décolonisation française. Alors que l’Indochine et l’Algérie ont profondément marqué la mémoire nationale française, le conflit camerounais est resté beaucoup plus discret, malgré son coût humain et politique. Pour Blanchard, cette différence tient notamment au fait que la France considère finalement le Cameroun comme une forme de « victoire ».
Paris parvient à contenir l’insurrection, à empêcher l’UPC d’accéder au pouvoir et à maintenir, après l’indépendance de 1960, une relation étroite avec le nouvel État camerounais. C’est ici que l’historien avance une lecture plus large : la guerre du Cameroun aurait également eu une fonction de signal adressé aux autres territoires africains.
Selon cette interprétation, la violence exercée contre l’UPC indiquait aux mouvements nationalistes les limites que Paris entendait imposer à la décolonisation. L’alternative pouvait alors apparaître clairement : négocier l’indépendance dans le cadre défini par la France ou prendre le risque d’un affrontement armé. Cette lecture permet surtout de replacer le Cameroun dans l’histoire globale de la décolonisation française.
Le conflit n’est pas nécessairement une guerre isolée, mais un épisode de la bataille plus vaste engagée par Paris pour préserver ses intérêts stratégiques, économiques et politiques en Afrique au moment où l’empire se désagrégeait. Les méthodes employées constituent aujourd’hui encore un lourd sujet mémoriel : opérations militaires, villages incendiés, déplacements forcés de populations.
S’y ajoutent des violences contre les civils notamment documentés par les travaux historiques consacrés à cette période. Le silence qui a longtemps entouré cette guerre tient aussi à son caractère largement clandestin.
La faiblesse des images disponibles, la difficulté d’accès à certaines archives et la persistance d’une mémoire officielle longtemps peu diserte ont contribué à maintenir le conflit à la périphérie du récit national français. Au Cameroun, en revanche, cette mémoire reste intimement liée à l’histoire politique nationale.
Elle concerne notamment Ruben Um Nyobè, Félix-Roland Moumié, Ernest Ouandié et les milliers de Camerounais victimes de la répression. La controverse n’est donc pas seulement historique. Elle touche directement aux relations contemporaines entre Yaoundé et Paris. Pour Pascal Blanchard, l’incapacité de la France à affronter pleinement cette histoire contribue à alimenter la défiance actuelle d’une partie des opinions africaines.
La question dépasse ainsi la seule reconnaissance du passé : elle porte sur la capacité de la France à reconstruire une relation avec l’Afrique débarrassée des non-dits de la décolonisation. Le Cameroun, où la guerre anticoloniale fut particulièrement longue et violente, demeure l’un des dossiers les plus sensibles de cette mémoire franco-africaine.