Tribune – Par Noël N’Dong
L’ancien patron d’ADIAC avait compris avant beaucoup d’autres que l’avenir de la relation franco-africaine ne se jouerait pas dans la nostalgie d’un passé révolu, mais dans la capacité à accompagner une Afrique nouvelle : souveraine, inventive et tournée vers la jeunesse.
La disparition de Jean-Paul Pigasse, le 11 juillet 2026 à Paris, laisse un vide immense dans le paysage médiatique et intellectuel franco-africain. Mais au-delà de l’homme de presse exceptionnel, au-delà du fondateur d’ADIAC et des Dépêches de Brazzaville, Les Dépêches du Bassin du Congo, le Courrier de Kinshasa, c’est une certaine idée des relations entre la France et l’Afrique qui disparaît.
Celle d’un dialogue exigeant, fondé sur la connaissance, le respect et la conviction que les deux continents avaient encore un destin commun à construire. Jean-Paul Pigasse n’était pas un observateur extérieur de l’Afrique. Il était devenu, au fil des décennies, l’un de ses grands passeurs. Il avait compris que l’Afrique ne pouvait plus être enfermée dans les récits hérités du passé.
« L’Afrique doit produire ses propres analyses, ses propres médias, ses propres intellectuels, ses propres stratégies », pensait Jean Paul. Son engagement avec ADIAC, Les Dépêches de Brazzaville, Le Courrier de Kinshasa, la revue Géopolitique Africaine, son espace consacré aux auteurs et aux cultures du Bassin du Congo, participait d’une même ambition : faire dialoguer les deux rives de la Méditerranée et contribuer à une meilleure compréhension mutuelle.
Nous avions vu venir la rupture
Avec Jean-Paul Pigasse, nous avons partagé une même intuition stratégique : la relation entre la France et l’Afrique était appelée à changer profondément. Nous voyions monter une nouvelle génération africaine. Une génération moins liée aux anciennes solidarités historiques, plus connectée au monde, plus exigeante sur les questions de souveraineté, d’investissement, de transfert de compétences et de respect mutuel.
Nous alertions sur un risque majeur : celui d’une France qui resterait attachée aux mécanismes du passé pendant que l’Afrique entrerait dans une nouvelle phase de son histoire. Jean-Paul répétait avec cette lucidité qui le caractérisait : « Le plus grand danger pour la France en Afrique n’est pas l’arrivée d’autres puissances. C’est de ne pas comprendre que l’Afrique elle-même a changé ».
Cette analyse, longtemps minoritaire, est devenue aujourd’hui une réalité visible. La diversification des partenariats africains, l’affirmation de nouvelles puissances économiques, la montée des revendications souverainistes et la transformation des opinions publiques africaines ont profondément modifié l’équilibre.
Parmi les combats que nous avons portés figurait une conviction forte : la diaspora africaine en France devait devenir un acteur stratégique de la relation entre les deux continents. Nous défendions une approche différente. Il ne fallait plus regarder la diaspora uniquement sous l’angle social ou migratoire.
La diaspora africaine : le grand rendez-vous manqué
Il fallait reconnaître son potentiel : entrepreneurs ; ingénieurs ; chercheurs ; cadres ; créateurs ; investisseurs. Nous proposions que la France accompagne cette diaspora dans la conception et la réalisation de projets structurants en Afrique : créer des fonds d’investissement dédiés ; faciliter les transferts de compétences ; accompagner les initiatives entrepreneuriales ; organiser un retour dynamique des savoir-faire.
Jean-Paul considérait que cette population représentait une chance historique pour la France comme pour l’Afrique. « Entre la France et l’Afrique existe déjà un pont humain. Encore faut-il avoir l’intelligence politique de le transformer en force stratégique ».
L’Afrique des ingénieurs, des entrepreneurs et des innovateurs
Jean-Paul Pigasse refusait les visions anciennes d’une Afrique uniquement perçue à travers ses difficultés. Il regardait celle qui émergeait : « l’Afrique numérique ; l’Afrique entrepreneuriale ; l’Afrique scientifique ; l’Afrique des jeunes ingénieurs et des nouvelles compétences ».
Il savait que les nouvelles générations africaines ne demandaient pas une assistance permanente. Elles demandaient des partenariats. Elles voulaient créer, investir, transformer leurs économies. Il avait compris que le continent ne serait pas seulement un marché ou un réservoir de matières premières, mais un acteur majeur de la mondialisation.
Réinventer la francophonie par la jeunesse
Nous partagions également une conviction sur la francophonie. Elle ne pouvait rester un héritage institutionnel. Elle devait devenir un espace d’avenir. Une francophonie de la jeunesse ; de l’innovation ; de la mobilité ; de la création culturelle ; de l’intelligence économique…
« La langue française ne doit pas être un instrument du passé, mais une plateforme commune pour construire le futur », disait-il. Jean-Paul aimait rappeler que le français était désormais une langue largement africaine par son nombre de locuteurs et son dynamisme.
Paris nous a-t-il suffisamment entendus ?
Au fil des années, nous avons porté ces analyses auprès de nombreux responsables français. Nous avons sollicité différents niveaux de décision : responsables gouvernementaux ; ministres ; chefs de gouvernement ; interlocuteurs du Quai d’Orsay ; responsables de la cellule africaine de l’Élysée ; institutions de réflexion et d’influence.
Nous avons expliqué que la France devait changer de logiciel. Nous avons proposé une nouvelle approche fondée sur la jeunesse, la diaspora, les investissements et la co-construction. La dernière démarche importante devait être menée sous le gouvernement de Michel Barnier, un ami de longue date de Jean-Paul Pigasse, avec lequel il entretenait une relation de confiance.
Mais une nouvelle fois, Jean Paul Pigasse a ressenti cette difficulté française : une écoute insuffisante, parfois une forme de distance, voire cette condescendance qu’il dénonçait avec élégance mais fermeté. « Le problème n’était pas l’absence d’intérêt pour l’Afrique. Il était souvent l’incapacité à accepter que l’Afrique avait changé de statut », expliquait-il.
Un héritage à poursuivre
Jean-Paul Pigasse appartenait à une génération rare. Celle des bâtisseurs. Celle des passeurs. Celle des hommes capables de dialoguer avec des chefs d’État, des intellectuels, des journalistes, des entrepreneurs et des artistes. Il croyait au dialogue des civilisations. Il croyait à la force de la culture. Il croyait à la responsabilité des médias. Mais surtout, il croyait à l’avenir de l’Afrique.
Son message reste d’une brûlante actualité : « L’Afrique n’est pas le continent de demain. Elle est déjà le continent d’aujourd’hui. Ceux qui veulent construire avec elle doivent apprendre à l’écouter ». Jean-Paul Pigasse nous quitte au moment où les relations entre la France et l’Afrique traversent l’une de leurs plus grandes mutations.
Son œuvre nous rappelle une évidence : La France ne retrouvera pas une place durable en Afrique en regardant derrière elle. Elle la retrouvera en accompagnant une Afrique nouvelle. Une Afrique de souveraineté. Une Afrique de jeunesse. Une Afrique d’innovation. Une Afrique partenaire. C’était la vision de Jean-Paul Pigasse. C’est désormais un chantier pour les générations qui viennent.