Entre bataille des puissances, crise du multilatéralisme et revendication africaine de représentativité, la succession d’António Guterres pourrait marquer un tournant historique pour le continent.
L’élection du prochain Secrétaire général des Nations unies dépasse largement le cadre d’une simple succession administrative. À New York, où les candidats multiplient les « dialogues interactifs » devant les États membres, se joue en réalité l’une des batailles diplomatiques les plus stratégiques de la décennie.
Parmi les prétendants figure un candidat dont la présence symbolise à elle seule une revendication ancienne : celle de l’Afrique à accéder enfin au sommet du système multilatéral mondial. Avec Macky Sall, ancien président du Sénégal et ex-président en exercice de l’Union africaine, le continent entend transformer son poids démographique et politique en influence institutionnelle.
Depuis la création de l’ONU en 1945, seuls deux Africains ont occupé le poste de Secrétaire généra : l’Egyptien Boutros-Boutros Ghali et le Ghanéen Kofi Annan . Une anomalie de plus en plus difficile à justifier alors que l’Afrique représente aujourd’hui près d’un tiers des États membres de l’organisation et devrait compter plus de 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050.
Dans un monde où les équilibres démographiques, économiques et géopolitiques évoluent rapidement, de nombreux diplomates considèrent désormais qu’une alternance géographique constitue non seulement une question d’équité, mais également de crédibilité pour l’institution. La candidature de Macky Sall intervient dans un contexte particulièrement favorable à cette argumentation.
Durant ses douze années à la tête du Sénégal, Macky Sall s’est imposé comme un interlocuteur régulier des grandes puissances, des institutions financières internationales et des organisations régionales africaines. Son rôle dans les négociations sur le financement climatique, la réforme de l’architecture financière mondiale et les questions de sécurité lui a permis de construire un réseau diplomatique bien au-delà du continent africain.
Mais la course au secrétariat général ne se gagne jamais uniquement sur l’expérience ou les compétences. L’histoire des Nations unies rappelle que le véritable arbitre demeure le Conseil de sécurité. Les cinq membres permanents – États-Unis, Chine, Russie, France et Royaume-Uni – disposent chacun d’un droit de veto capable d’éliminer n’importe quel candidat.
La question centrale n’est donc pas seulement de savoir si l’Afrique est prête pour diriger l’ONU, mais si les grandes puissances sont prêtes à accepter une personnalité susceptible de porter plus fortement les revendications du Sud global.
Car derrière la candidature de Macky Sall se profile une demande plus large : celle d’une réforme de la gouvernance mondiale. Depuis plusieurs années, l’Union africaine réclame un siège permanent au Conseil de sécurité, dénonçant un système hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale qui ne reflète plus les réalités du XXIe siècle.
L’éventuelle accession d’un Africain à la tête de l’ONU constituerait une victoire symbolique majeure, même si elle ne résoudrait pas à elle seule la question de la représentation du continent dans les centres de décision internationaux. Cette bataille intervient également dans un contexte de profonde crise du multilatéralisme.
La guerre en Ukraine, le conflit au Moyen-Orient, l’instabilité au Soudan, les tensions croissantes entre Washington et Pékin ou encore les défis liés au changement climatique mettent à rude épreuve les mécanismes de coopération internationale. L’ONU apparaît souvent paralysée par les rivalités entre grandes puissances, tandis que le droit international est de plus en plus contesté.
Dans ce contexte, le futur Secrétaire général devra être davantage qu’un administrateur ou un diplomate. Il devra incarner une capacité de médiation entre des blocs géopolitiques de plus en plus antagonistes. Les pays du Sud attendent un leadership capable de porter leurs préoccupations en matière de développement, de financement climatique, de sécurité alimentaire et de justice économique internationale.
Pour l’Afrique, l’enjeu est donc historique. La candidature de Macky Sall ne représente pas seulement un homme ou un pays ; elle incarne la volonté d’un continent longtemps considéré comme un simple théâtre d’intervention des Nations unies de devenir un acteur à part entière de la gouvernance mondiale.
Reste désormais à savoir si les équilibres de puissance qui structurent encore l’ordre international permettront à cette ambition de se concrétiser. Au-delà du nom du futur Secrétaire général, la véritable question est peut-être celle-ci : l’ONU est-elle prête à entrer pleinement dans le siècle africain qui s’annonce ?
Si la réponse est positive, l’élection de 2026 pourrait marquer bien davantage qu’un changement de dirigeant. Elle pourrait symboliser le début d’un rééquilibrage historique du pouvoir mondial.