Médias : Jean-Paul Pigasse, l’homme qui croyait en l’Afrique

Jean-Paul Pigasse appartenait à une génération rare. Celle des bâtisseurs.

Il est des hommes dont la disparition laisse un vide qui dépasse leur famille, leurs amis ou leur entreprise. Jean-Paul Pigasse était de ceux-là.

Avec sa disparition, le 11 juillet 2026, s’éteint l’une des grandes consciences de la presse francophone, un bâtisseur de médias, un visionnaire qui avait compris, avant beaucoup d’autres, que l’Afrique devait raconter elle-même son histoire.

Né le 26 juillet 1939 à Toulouse, journaliste, éditeur, entrepreneur de presse, ancien directeur de la rédaction de L’Express, vice-président de Jeune Afrique Media Group, président de Média Participations et fondateur du groupe ADIAC – Les Dépêches de Brazzaville, Jean-Paul Pigasse aura consacré sa vie à construire des ponts entre les peuples, les idées et les continents.

Jean Paul Pigasse, un homme fidèle

Pour moi, son départ est aussi celui d’un mentor, d’un compagnon de réflexion et d’un homme d’une rare fidélité. Nos chemins se sont croisés en mars 1999, sur recommandation d’un ami commun. Dès notre première rencontre, une confiance mutuelle s’est installée.

À partir de ce jour, un rendez-vous est devenu presque un rituel. Tous les lundis, à 9 h 15 précises, je franchissais la porte de son domicile, au 6, rue de Luynes, dans le VIᵉ arrondissement de Paris. Pendant plusieurs heures, nous refaisions le monde.

Nous analysions l’actualité de l’Afrique centrale, les mutations géopolitiques, les relations franco-africaines, les enjeux économiques et les défis de l’intégration régionale. Jean-Paul Pigasse écoutait autant qu’il parlait.

Il interrogeait davantage qu’il n’affirmait. Derrière le dirigeant de presse reconnu se cachait un intellectuel exigeant, convaincu que le journalisme devait éclairer l’action publique plutôt que courir derrière l’événement.

Ces rendez-vous du lundi étaient bien plus que de simples séances de travail. Ils étaient une véritable université de la réflexion stratégique. Il arrivait que notre ami commun, l’amiral Pierre Lacoste, ancien directeur général de la Sécurité extérieure (DGSE), nous rejoigne.

Son regard sur les grands équilibres internationaux, les questions de sécurité et les rapports de puissance enrichissait nos échanges. D’autres personnalités nous faisaient également l’honneur de partager leur analyse, parmi lesquelles Roland Dumas, ancien ministre des Affaires étrangères de la France.

Ces conversations réunissaient des parcours, des expériences et des sensibilités différentes, mais toujours au service d’une compréhension plus fine des dynamiques internationales.

J’ai eu le privilège de m’asseoir à cette table. J’y ai beaucoup appris. La rigueur dans l’analyse, le goût de la nuance, l’importance du temps long, la nécessité de toujours vérifier les faits avant de conclure, et surtout cette capacité à écouter avant de juger.

Jean Paul Pigasse, un homme discret

Mais s’il est une qualité qui résumait Jean-Paul Pigasse, c’était la discrétion. La discrétion n’était pas seulement un trait de caractère ; elle constituait une véritable éthique. Les discussions qui se tenaient autour de cette table demeuraient autour de cette table.

Les confidences n’étaient jamais des instruments de pouvoir, les réseaux n’étaient jamais des outils de vanité. Jean-Paul Pigasse considérait que la crédibilité d’un journaliste, comme celle d’un homme de confiance, se mesure d’abord à sa capacité à garder pour lui ce qui ne doit pas être exposé.

De ces échanges est née une ambition commune : créer un magazine capable d’accompagner la construction de l’Afrique centrale, de donner une voix à la CEEAC, de valoriser les initiatives régionales et d’offrir un regard stratégique sur les transformations du continent. Ainsi naquit Le Courrier d’Afrique centrale, dont il me confia la responsabilité éditoriale.

Ce projet était bien plus qu’un titre de presse. Il incarnait une conviction profonde : aucune intégration régionale durable ne peut se construire sans un média capable d’en expliquer les enjeux, d’en accompagner les acteurs et d’en porter les ambitions.

Jean Paul Pigasse, un homme exigeant

L’aventure fut passionnante. Elle fut aussi exigeante. Malheureusement, malgré la qualité du projet et l’engagement de nombreuses bonnes volontés, Le Courrier d’Afrique centrale cessa définitivement de paraître en 2002.

Le président de la République du Congo, Denis Sassou Nguesso, fut pratiquement le seul chef d’État de la sous-région à soutenir concrètement cette initiative, convaincu, comme Jean-Paul Pigasse, que l’information est un levier stratégique de l’intégration régionale.

Jean-Paul Pigasse ne nourrissait aucune illusion sur les difficultés de la presse africaine. Il connaissait les contraintes économiques, les fragilités des modèles de financement et les résistances politiques. Pourtant, jamais il ne renonçait. Il croyait que les idées finissent toujours par trouver leur chemin.

L’ œuvre de Jean Paul Pigasse survivra

À travers ADIAC et Les Dépêches de Brazzaville, Jean paul Pigasse a démontré qu’un média africain pouvait être ambitieux, indépendant dans sa ligne éditoriale et profondément enraciné dans les réalités du continent.

Il aura contribué à professionnaliser le journalisme en Afrique centrale et à faire émerger une nouvelle génération de journalistes convaincus que l’information est un bien public.

Au-delà du dirigeant de presse, je garderai le souvenir d’un homme d’une immense élégance intellectuelle, d’une curiosité insatiable, d’une ponctualité presque militaire, d’une fidélité rare à ses engagements et à ses amitiés, mais aussi d’une humilité remarquable. Il ouvrait des portes sans jamais chercher à s’en attribuer le mérite.

Aujourd’hui, c’est une page importante de l’histoire des médias francophones qui se tourne. Pour ma part, je mesure la chance d’avoir été formé, parfois sans même m’en rendre compte, au contact de Jean-Paul Pigasse et de ceux qu’il réunissait autour de lui. Chacun, à sa manière, m’a transmis une part de son expérience. Je leur en resterai profondément reconnaissant.

Merci, Monsieur le Président, pour votre confiance.

Merci pour ces lundis matin qui furent, pour moi, une véritable école de journalisme, de géopolitique, de stratégie et d’humanisme.

Merci d’avoir démontré que la discrétion peut être une force, que la rigueur est une exigence et que la fidélité à ses convictions demeure le plus bel héritage d’un homme.

Repose en paix.

Ton œuvre continuera d’inspirer celles et ceux qui considèrent que le journalisme est avant tout un engagement au service de la vérité, de l’Afrique et de l’intérêt général.

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