Nelson Mandela : l’héritage de Madiba à l’épreuve des fractures du continent

Le 18 juillet, la planète rend hommage à Nelson Mandela.

Alors que le monde célèbre la Journée internationale Nelson Mandela, l’Afrique du Sud est confrontée à une montée des violences xénophobes visant des migrants africains. Un paradoxe qui interroge l’avenir du projet de justice sociale porté par Madiba et la capacité des Africains à construire une véritable communauté de destin.

Le 18 juillet, la planète rend hommage à Nelson Mandela. Pendant 67 minutes, gouvernements, organisations et citoyens sont invités à accomplir un geste de solidarité en mémoire des 67 années que « Madiba » consacra à la lutte contre l’injustice.

Mais cette célébration intervient dans un contexte qui soulève une question dérangeante : que reste-t-il aujourd’hui du projet politique et moral porté par le premier président démocratiquement élu d’Afrique du Sud ? Le paradoxe est saisissant. Le pays qui a vaincu l’apartheid est régulièrement secoué par des violences contre des migrants africains.

Depuis plusieurs années, des ressortissants du Zimbabwe, du Mozambique, du Malawi, du Nigeria, de la République démocratique du Congo, de la Somalie ou de l’Éthiopie sont victimes d’agressions, de pillages, d’expulsions ou de campagnes hostiles alimentées par un discours selon lequel ils seraient responsables du chômage, de l’insécurité ou de la dégradation des services publics.

Ces tensions, ravivées par des mouvements comme Operation Dudula, fragilisent l’image de la « nation arc-en-ciel » imaginée par Nelson Mandela. Cette réalité constitue une profonde contradiction historique. Pendant des décennies, l’ensemble du continent africain s’est mobilisé contre l’apartheid. Des milliers d’exilés sud-africains furent accueillis dans les pays voisins.

Des États africains, parfois eux-mêmes fragiles économiquement, ont financé l’ANC, offert des bases arrière à la lutte de libération et payé un lourd tribut diplomatique et économique pour isoler le régime ségrégationniste. La victoire de Nelson Mandela en 1994 fut célébrée comme celle de toute l’Afrique.

Trente-deux ans plus tard, voir des Africains rejetés sur le sol sud-africain pose une question fondamentale : la solidarité qui a permis de vaincre l’apartheid peut-elle survivre aux crises économiques, aux inégalités et aux tensions identitaires ? Le défi dépasse largement les frontières sud-africaines. Il touche au projet même de l’intégration africaine.

Comment construire la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), favoriser la libre circulation des personnes et renforcer les chaînes de valeur régionales si les migrations intra-africaines deviennent un facteur de confrontation plutôt que de coopération ? La mobilité des Africains est appelée à croître avec l’urbanisation, les changements climatiques et les déséquilibres démographiques.

Sans une gouvernance commune des migrations, le risque est grand de voir se multiplier les tensions entre États frères. L’héritage de Mandela prend ici une dimension géopolitique. Son combat ne consistait pas uniquement à abolir un système de domination raciale ; il visait à démontrer qu’aucune paix durable ne peut être construite sans justice, sans dialogue et sans reconnaissance de l’autre

La Commission Vérité et Réconciliation n’était pas seulement un mécanisme national : elle incarnait une philosophie politique fondée sur la réconciliation plutôt que sur la vengeance, sur la responsabilité partagée plutôt que sur la désignation permanente de boucs émissaires. Aujourd’hui, l’Afrique fait face à une autre forme de fragmentation.

Les conflits au Soudan, dans l’est de la République démocratique du Congo, au Sahel ou dans la Corne de l’Afrique, les déplacements forcés de populations, la montée des nationalismes et la compétition internationale pour les ressources stratégiques mettent à rude épreuve le principe de solidarité continentale.

Dans ce contexte, la tentation du repli national gagne du terrain, y compris dans des États qui furent hier les symboles de la résistance à l’oppression. Pourtant, le message de Mandela demeure d’une étonnante actualité. La pauvreté, les inégalités, le chômage des jeunes, la crise climatique ou les migrations ne peuvent être résolus par la fermeture, la stigmatisation ou la violence.

Ils exigent une coopération renforcée entre les États africains, des politiques de développement plus inclusives et un dialogue politique permanent. Aucun pays africain ne pourra relever seul les défis du XXIᵉ siècle. C’est précisément là que réside la portée universelle de l’héritage de Madiba.

Son nom ne renvoie pas seulement à la fin de l’apartheid ; il symbolise une conception exigeante de la politique où la dignité humaine prime sur les intérêts immédiats, où la justice sociale constitue le fondement de la paix et où la réconciliation devient un instrument de puissance plutôt qu’un signe de faiblesse.

À l’heure où le monde commémore Nelson Mandela, le plus bel hommage ne consiste donc pas seulement à consacrer 67 minutes à une action solidaire. Il consiste à renouer avec l’esprit qui animait son combat : celui d’une Afrique unie dans sa diversité, capable de protéger chacun de ses enfants, quelle que soit son origine, et de parler d’une seule voix face aux grands défis géopolitiques de notre temps.

Car si l’apartheid a été vaincu par la solidarité des peuples, les nouvelles fractures africaines ne pourront être surmontées que par un même sursaut collectif.

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