au Cameroun : Yaoundé veut transformer l’hôpital en moteur stratégique de puissance
Derrière le rapprochement entre le gouvernement et l’OMS, le Cameroun prépare une réforme sanitaire à forte portée économique, budgétaire et politique.
Le Cameroun veut changer de paradigme. Longtemps perçue comme un secteur social chroniquement sous-financé, la santé est désormais appelée à devenir un levier stratégique de développement économique, de stabilité sociale et de souveraineté nationale.
C’est le principal message qui ressort de l’audience accordée par le ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, Alamine Ousmane Mey, au représentant de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) au Cameroun, Magaran Monzon Bagayoko.
Officiellement, les échanges ont porté sur le financement durable du système de santé et le renforcement du partenariat entre le Cameroun et l’OMS. Mais en coulisses, plusieurs sources administratives décrivent une réflexion beaucoup plus large engagée au sommet de l’État sur la vulnérabilité sanitaire du pays et ses implications économiques.
Depuis la pandémie de Covid-19, puis les multiples alertes sanitaires observées sur le continent mpox, choléra, Ebola ou fièvres hémorragiques – les autorités camerounaises considèrent désormais que la solidité du système de santé relève autant de la sécurité nationale que de la politique sociale.
La santé devient une question de souveraineté
Au ministère de l’Économie, certains responsables parlent désormais d’« économie de résilience ». Derrière cette formule se cache une réalité simple : un système sanitaire fragile coûte désormais très cher à l’économie. Absentéisme, baisse de productivité, saturation hospitalière, explosion des dépenses des ménages, dépendance aux importations médicales, vulnérabilité face aux épidémies : autant de facteurs qui pèsent directement sur la croissance.
Dans ce contexte, l’audience entre Alamine Ousmane Mey et le représentant de l’OMS n’avait rien d’une simple rencontre protocolaire. Selon plusieurs indiscrétions, Yaoundé souhaite repositionner la santé parmi les secteurs prioritaires des grands arbitrages budgétaires à venir.
Cette orientation rejoint d’ailleurs le deuxième pilier de la Stratégie nationale de développement 2025-2030 (SND30), centré sur le développement du capital humain. En clair, le gouvernement considère désormais qu’aucune transformation économique durable ne pourra être obtenue sans amélioration significative des capacités sanitaires nationales.
Les coulisses : la peur d’un choc sanitaire régional
La rencontre intervient dans un contexte continental particulièrement tendu. En arrière-plan des discussions figure clairement la résurgence d’Ebola dans certaines régions d’Afrique centrale.
Selon plusieurs sources proches du dossier, les autorités camerounaises suivent avec inquiétude l’évolution de la situation sécuritaire et sanitaire dans l’est de la République démocratique du Congo, où les difficultés logistiques, les conflits armés et les déplacements de populations compliquent fortement la riposte sanitaire. Au sein de l’administration camerounaise, certains responsables redoutent surtout les conséquences indirectes d’une éventuelle propagation régionale :
– perturbation des échanges ;
– ralentissement des investissements ;
– pression accrue sur les infrastructures sanitaires ;
– tensions budgétaires ;
– risque de panique économique.
Le 22 mai 2026, le ministre de la Santé publique, Malachie Manaouda, a d’ailleurs annoncé le renforcement des dispositifs de surveillance et de prévention aux frontières, tout en précisant qu’aucun cas n’avait été détecté au Cameroun à ce stade. Mais dans les cercles gouvernementaux, plusieurs observateurs reconnaissent qu’au-delà d’Ebola, c’est surtout la question de la résilience structurelle du système sanitaire qui inquiète.
L’OMS pousse Yaoundé vers des réformes structurelles
Du côté de l’OMS, le discours est clair : les systèmes de santé africains ne peuvent plus fonctionner uniquement sous perfusion d’aides d’urgence internationales. Lors de l’audience, le représentant de l’organisation a insisté sur la nécessité de mettre en place des investissements de long terme capables de renforcer durablement :
– les infrastructures hospitalières ;
– les capacités de laboratoire ;
– les ressources humaines ;
– les mécanismes d’assurance maladie ;
– les dispositifs de prévention épidémiologique.
En privé, plusieurs partenaires techniques considèrent que le Cameroun dispose d’un avantage important par rapport à certains voisins régionaux : une relative stabilité institutionnelle et une capacité administrative encore fonctionnelle. Mais ils soulignent aussi les limites persistantes du système :
– inégalités territoriales d’accès aux soins ;
– sous-équipement des hôpitaux ;
– dépendance aux financements extérieurs ;
– poids élevé des dépenses supportées directement par les ménages.
Aujourd’hui encore, une large partie des Camerounais finance ses soins sur fonds propres, ce qui fragilise considérablement les populations les plus vulnérables.
Les États généraux de la santé : une réforme très attendue
Dans cette dynamique, le gouvernement prépare les futurs États généraux de la santé, présentés comme une vaste concertation nationale destinée à redéfinir l’organisation du secteur sanitaire. En coulisses, plusieurs hauts responsables espèrent éviter l’écueil classique des grandes conférences administratives sans application concrète. Cette fois, l’objectif affiché serait de déboucher sur des mécanismes opérationnels et des réformes budgétaires précises.
Ces assises prolongeront les travaux de la conférence médicale nationale organisée à Yaoundé fin 2022, qui avait réuni près de 1 500 participants autour des principales faiblesses du système :
– coût élevé des soins ;
– insuffisance des plateaux techniques ;
– gouvernance hospitalière ;
– pénurie de personnels spécialisés ;
– déséquilibres entre zones urbaines et rurales.
Selon plusieurs sources proches du dossier, la question du financement de la Couverture santé universelle (CSU) sera au cœur des arbitrages futurs.
La bataille du financement sanitaire
C’est probablement le principal défi du gouvernement. Car derrière les ambitions affichées se pose une question centrale : comment financer durablement un système de santé plus performant dans un contexte budgétaire sous pression ? Le gouvernement travaille actuellement sur une stratégie de financement intégré destinée à mieux mobiliser :
– les ressources publiques ;
– les financements privés ;
– les partenaires internationaux ;
– les mécanismes assurantiels.
L’objectif est de réduire progressivement la dépendance aux financements d’urgence et d’instaurer un modèle plus stable. Mais plusieurs économistes rappellent que la réussite de cette stratégie dépendra aussi de la gouvernance, de la lutte contre les inefficacités administratives et de la capacité de l’État à sécuriser durablement les ressources affectées à la santé.
Une réforme aux implications politiques majeures
Au fond, cette séquence révèle une évolution importante de la doctrine économique de l’État camerounais. La santé n’est plus seulement envisagée comme un secteur social à assister, mais comme un instrument de puissance publique, de stabilité nationale et de compétitivité économique.
Dans un continent confronté à la multiplication des risques sanitaires, sécuritaires et climatiques, plusieurs États africains cherchent désormais à intégrer la résilience sanitaire dans leur stratégie de souveraineté. Le Cameroun semble vouloir s’inscrire dans cette dynamique.
Reste désormais à savoir si cette ambition politique pourra être traduite en réformes concrètes, financements durables et amélioration réelle de l’accès aux soins pour les populations.