Avec une enveloppe de 34 millions de FCFA consacrée à deux études sur la réforme de son système de sécurité sociale, le Cameroun ouvre un nouveau chantier social. Derrière cette initiative du ministère du Travail et de la Sécurité sociale se dessine un défi majeur : construire un modèle de protection capable de couvrir une population active largement dominée par l’informel, de garantir des prestations décentes aux assurés et d’assurer sa propre viabilité financière.
Entre insuffisance de couverture, fragilité de l’assurance volontaire et attentes croissantes des populations, l’enjeu dépasse largement une simple réorganisation administrative.
Un système à bout de souffle face aux réalités du marché du travail
Pourquoi réformer aujourd’hui le système camerounais de sécurité sociale ? La réponse tient en grande partie à son décalage avec les réalités économiques et professionnelles du pays.
Historiquement structuré autour du salariat formel, le dispositif peine à intégrer une grande partie des travailleurs indépendants, des petits commerçants, des artisans, des agriculteurs et des personnes exerçant dans le secteur informel. Or, cette catégorie représente une part importante de la population active.
Des millions de Camerounais travaillent quotidiennement sans bénéficier d’une couverture sociale suffisamment structurée pour les protéger contre les risques liés à la vieillesse, à l’invalidité, aux accidents ou à la perte de revenus. Les chiffres de la CNPS illustrent cette difficulté.
En 2025, les nouvelles immatriculations à l’assurance volontaire ont reculé de 26,5 %, passant de 43 378 à 31 903. Plus révélateur encore, sur 325 239 assurés volontaires recensés, seuls 6 339 figuraient parmi les cotisants dans le tableau statistique consacré à ce régime. Ce décalage interroge directement l’attractivité et l’efficacité du dispositif.
Une réforme pour élargir la solidarité nationale
L’objectif fondamental de cette réforme est de faire de la sécurité sociale un véritable instrument de protection collective et non un privilège réservé aux travailleurs disposant d’un emploi formel.
La SND30 ambitionne de porter le taux de couverture sociale à plus de 50 % en 2030, contre 22 % en 2018. Pour atteindre cette cible, le pays devra nécessairement repenser les mécanismes d’affiliation, de cotisation et d’accès aux prestations. L’élargissement de l’assurance volontaire constitue, à cet égard, un levier stratégique.
Il s’agit notamment de proposer des formules adaptées aux revenus irréguliers des travailleurs indépendants, de simplifier les procédures d’adhésion et de diversifier les moyens de paiement des cotisations. Mais l’élargissement de la couverture ne suffira pas. Encore faut-il que les prestations soient accessibles, adaptées aux besoins et financièrement soutenables.
La viabilité financière, le véritable test de la réforme
Le Cameroun dispose d’institutions et de mécanismes de prévoyance sociale, notamment à travers la CNPS. Toutefois, l’existence de ces structures ne garantit pas, à elle seule, la viabilité de l’ensemble du système. Celle-ci dépend de plusieurs facteurs : le nombre de cotisants réguliers, le niveau des contributions, la maîtrise des dépenses.
S’y ajoute l’évolution démographique et la capacité des organismes à honorer durablement leurs engagements. Un régime qui enregistre beaucoup d’immatriculations, mais peu de cotisations effectives, demeure fragile. De même, étendre les prestations sans disposer de ressources financières correspondantes.
Ce qui pourrait exposer le système à des déséquilibres futurs. L’étude actuarielle annoncée par le Mintss est donc essentielle. Elle devra permettre d’évaluer les engagements financiers, d’anticiper les risques et de déterminer les conditions d’une extension responsable des prestations.
Ce que les Camerounais attendent concrètement
Au-delà des diagnostics institutionnels, les populations attendent des améliorations tangibles. Pour les retraités, la priorité reste le paiement régulier des pensions et leur adéquation au coût de la vie. Pour les travailleurs, il s’agit de bénéficier d’une meilleure prise en charge des risques professionnels et de prestations accessibles.
Les indépendants et les acteurs du secteur informel souhaitent surtout des mécanismes de cotisation compatibles avec leurs revenus fluctuants. Les jeunes actifs, quant à eux, ont besoin de dispositifs leur permettant de préparer leur retraite sans nécessairement dépendre d’un emploi salarié.
La simplification des démarches, la transparence dans la gestion des cotisations, la réduction des délais de traitement des dossiers et la modernisation des services constituent également des attentes fortes.
Des études aux réformes : le défi de la mise en œuvre
Les 34 millions de FCFA mobilisés pour ces deux études constituent une étape préparatoire, mais certainement pas une réforme en soi. Le véritable enjeu sera la traduction des recommandations en décisions réglementaires, institutionnelles et financières. Le gouvernement devra notamment clarifier les responsabilités des différents acteurs.
Il devra également renforcer les mécanismes de contrôle et favoriser une meilleure articulation entre sécurité sociale, mutuelles et assurances complémentaires. En définitive, le Cameroun n’a pas seulement besoin d’un système de sécurité sociale plus large. Il lui faut un système plus inclusif, plus performant et financièrement durable.
Car la protection sociale ne saurait être considérée comme une simple dépense publique : elle constitue un investissement dans la dignité humaine, la stabilité sociale et le développement économique. La réussite de cette réforme se mesurera donc moins au nombre d’études réalisées qu’au nombre de Camerounais effectivement protégés.
