Prévu pour s’achever le 29 mai 2026, le quatrième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH), couplé au Recensement général de l’agriculture et de l’élevage (RGAE), bénéficiera finalement de deux mois supplémentaires.
Par arrêté signé le 1er juin, le Premier ministre Joseph Dion Ngute repousse l’échéance au 31 juillet. Une décision qui traduit moins une simple adaptation du calendrier qu’une reconnaissance implicite des nombreuses difficultés ayant marqué l’opération.
Retards de paiement, défaillances techniques, insécurité, méfiance des populations et interrogations sur la qualité des données : derrière ce qui devait être la plus grande opération statistique de la décennie se dessine désormais un débat plus profond sur la fiabilité du futur portrait démographique du Cameroun.
Le gouvernement présente cette prorogation comme une mesure destinée à permettre aux équipes de finaliser la collecte des données. Mais sur le terrain, beaucoup y voient surtout la conséquence directe d’une opération dont l’exécution a rapidement été rattrapée par les réalités du pays.
Quand le terrain impose sa loi
Dès la phase de formation des quelque 32 000 agents recenseurs et superviseurs mobilisés à travers le territoire, les premiers signaux d’alerte sont apparus. Plusieurs participants ont dénoncé des retards dans le paiement des frais liés à leur formation. Une situation qui s’est prolongée une fois les opérations lancées.
Au fil des semaines, les revendications se sont multipliées. Des agents affirment n’avoir pas perçu les rémunérations promises, tandis que d’autres dénoncent des conditions de travail incompatibles avec les objectifs qui leur étaient assignés. À cela se sont ajoutés les problèmes techniques liés aux tablettes utilisées pour la collecte numérique des données.
Dans certaines zones, des batteries défectueuses ou à faible autonomie ont considérablement ralenti les opérations. Puis est venue la question sécuritaire. Dans plusieurs localités confrontées à l’insécurité, aux enlèvements contre rançon ou à des tensions communautaires persistantes, les agents recenseurs ont parfois travaillé dans des conditions précaires.
Certains auraient même été victimes d’enlèvements ou de menaces, transformant une mission statistique en véritable prise de risque personnelle. Face à cette accumulation de difficultés, plusieurs équipes ont suspendu leurs activités. Certaines zones n’ont jamais été couvertes dans les délais prévus.
Les agents ont alors interpellé les autorités et adressé leurs doléances au Premier ministre. La prolongation annoncée apparaît aujourd’hui comme une réponse tardive à une crise qui couvait depuis plusieurs semaines.
Une question revient avec insistance parmi les observateurs : pourquoi les autorités traditionnelles ont-elles été aussi peu visibles dans une opération qui repose pourtant sur la confiance des populations ?
Le grand absent : le pouvoir traditionnel
Dans de nombreuses régions du Cameroun, les chefs traditionnels demeurent les principaux relais entre l’administration et les communautés. Leur implication active aurait pu faciliter l’accueil des agents recenseurs, désamorcer les suspicions, expliquer les objectifs de l’opération et sécuriser l’accès à certaines localités sensibles.
Leur rôle aurait également pu être déterminant dans les zones rurales, où la parole du chef continue souvent de faire autorité davantage que celle des administrations centrales. L’absence d’une stratégie clairement articulée autour de ces acteurs locaux a probablement privé le recensement d’un levier précieux.
Là où certains habitants ont vu dans les agents des inconnus venus collecter des informations sensibles, la présence et l’accompagnement des autorités coutumières auraient pu renforcer la confiance et améliorer le taux de réponse. Au-delà de la sécurité physique des enquêteurs, c’est donc la question de l’appropriation locale de l’opération qui est posée.
Des chiffres fiables ou une photographie déformée du Cameroun ?
Le véritable enjeu commence maintenant. Car un recensement n’est utile que si les données collectées sont fiables. Or plusieurs facteurs invitent aujourd’hui à la prudence. D’abord, le démarrage des opérations n’a pas été simultané sur l’ensemble du territoire. Certaines localités ont été couvertes avec plusieurs jours, voire plusieurs semaines de retard. D’autres restent incomplètement recensées.
Ensuite, les interruptions liées aux revendications des agents, aux difficultés logistiques et à l’insécurité risquent d’avoir créé des zones d’ombre statistiques. Si certaines populations ont été partiellement ou totalement omises, les extrapolations qui seront réalisées ultérieurement pourraient introduire des marges d’erreur importantes.
La méfiance observée dans plusieurs communautés constitue un autre sujet d’inquiétude. Lorsqu’un ménage refuse de répondre, fournit des informations incomplètes ou minimise certaines données, la qualité globale du recensement s’en trouve affectée.
Enfin, la prolongation jusqu’au 31 juillet soulève un risque supplémentaire : celui de la précipitation. Sous la pression du temps et des objectifs à atteindre, certains agents pourraient être tentés de privilégier la quantité des questionnaires remplis au détriment de leur exactitude.
Ces interrogations sont d’autant plus importantes que le Cameroun n’a plus réalisé de recensement général de la population depuis 2005. Vingt et un ans séparent donc les décideurs publics des dernières données démographiques complètes du pays.
Or les résultats attendus serviront à orienter les politiques publiques, à planifier la construction d’écoles, de centres de santé et d’infrastructures, à déterminer les besoins agricoles et pastoraux, à répartir certaines ressources publiques entre collectivités territoriales et, à terme, à éclairer des choix politiques majeurs.
Un sursis ou un aveu ?
Institué dès 2015 par décret présidentiel, le quatrième Recensement général de la population et de l’habitat aura nécessité plus d’une décennie avant son lancement effectif. Sa prolongation jusqu’au 31 juillet 2026 offre incontestablement une chance supplémentaire de couvrir les zones encore insuffisamment recensées.
Mais elle constitue également un aveu des limites rencontrées dans la préparation et l’exécution de l’opération. La véritable question n’est donc plus de savoir si le recensement sera achevé. Elle est de savoir quelle confiance les pouvoirs publics, les partenaires internationaux et les Camerounais eux-mêmes pourront accorder aux chiffres qui en sortiront.
Car lorsqu’un recensement devient lui-même un objet de contestation, ce n’est plus seulement la collecte des données qui est en jeu. C’est la crédibilité même de l’outil statistique sur lequel repose la planification du développement national.
Simon Emmanuel MINYEM