De Yaoundé à Washington, les expulsions vers des pays tiers redessinent les rapports de force migratoires entre les États-Unis et l’Afrique. Pour le Cameroun, l’enjeu dépasse l’accueil de quelques dizaines de migrants : il touche à sa souveraineté, à sa diplomatie et à son positionnement stratégique.
Le dossier révélé par France 24 et Forbidden Stories place le Cameroun au cœur d’une nouvelle pratique de la politique migratoire américaine. Depuis janvier 2026, des ressortissants africains expulsés des États-Unis sont transférés à Yaoundé alors qu’ils n’ont, pour la plupart, aucun lien avec le Cameroun.
Plusieurs avaient obtenu aux États-Unis une protection judiciaire leur permettant d’éviter un renvoi vers leur pays d’origine en raison des risques de persécution ou de torture. Le phénomène n’est pas exclusivement camerounais.
L’enquête internationale The Deportation Project, coordonnée par Forbidden Stories avec 26 médias, estime que plus de 25 000 personnes ont été expulsées depuis 2025 vers des pays tiers dans le cadre d’accords conclus avec Washington.
Trente-cinq États seraient concernés, dont douze africains. L’objectif américain est clair : pouvoir éloigner des personnes que Washington ne peut pas toujours renvoyer directement vers leur pays d’origine.
Yaoundé, nouvelle pièce du dispositif
Pour le Cameroun, le tournant intervient avec un accord conclu en décembre 2025, sous la forme d’un échange de notes diplomatiques. Selon les éléments rendus publics ultérieurement, Yaoundé s’engage à traiter les ressortissants transférés conformément à ses obligations internationales et au principe de non-refoulement.
Le premier vol est arrivé à Yaoundé le 14 janvier 2026. D’après le suivi disponible, plusieurs transferts ont ensuite eu lieu, portant à plusieurs dizaines le nombre de personnes envoyées au Cameroun. Une procédure judiciaire engagée à Yaoundé par 36 migrants montre désormais que le dossier dépasse le cadre diplomatique pour entrer dans celui du droit et de la protection des personnes.
Mais derrière les chiffres se profile une question plus stratégique : pourquoi le Cameroun ? Le pays occupe une position particulière en Afrique centrale. Il constitue une porte d’entrée économique et diplomatique vers la CEMAC, dispose d’une expérience ancienne dans l’accueil de réfugiés et entretient depuis des décennies une relation suivie avec Washington.
Le Département d’État américain présentait encore récemment le Cameroun comme un partenaire régional important, notamment sur les questions de sécurité dans le bassin du lac Tchad.
Une diplomatie américaine transactionnelle
L’affaire illustre surtout l’évolution de la méthode américaine sous Donald Trump : la politique migratoire devient aussi un instrument de négociation extérieure. Selon l’enquête de Forbidden Stories, Washington aurait prévu environ 410 millions de dollars pour différents dispositifs liés aux accords avec les pays tiers.
Dont une partie destinée directement aux gouvernements signataires et une autre à des agences internationales. Dans le cas camerounais, l’enquête relève parallèlement la signature, en décembre 2025, d’un programme américain d’assistance sanitaire de près de 400 millions de dollars sur cinq ans.
Le rapprochement chronologique alimente les interrogations sur les contreparties de ces accords. Il ne permet toutefois pas, à lui seul, d’établir que l’aide sanitaire constitue une rémunération directe de l’accueil des expulsés. C’est là que se situe le véritable enjeu géopolitique.
Souveraineté contre coopération ?
Pour Washington, les pays tiers offrent une solution à un problème intérieur : externaliser une partie de la gestion des expulsions. Pour les États africains concernés, ces arrangements peuvent ouvrir des espaces de négociation avec la première puissance mondiale : aide, investissements, coopération sécuritaire, santé ou facilités diplomatiques. Mais le coût potentiel est également stratégique.
Un État peut-il accepter sur son territoire des personnes qui ne sont ni ses ressortissants ni ses résidents, sans disposer d’un cadre public suffisamment transparent sur leur statut, leur durée de séjour, leur accès au travail, à la justice et éventuellement à l’asile ?
Au Cameroun, cette question est d’autant plus sensible que plusieurs personnes transférées affirment être restées sans passeport et sous restrictions de mouvement dans un centre de Yaoundé.
L’affaire révèle ainsi une nouvelle géographie de la puissance : les frontières américaines s’étendent désormais, juridiquement ou politiquement, jusque dans certains États africains chargés de gérer une partie de l’après-expulsion.
Pour Yaoundé, le dossier pose donc une équation délicate : préserver la relation stratégique avec Washington tout en garantissant la souveraineté camerounaise, la transparence des accords et les obligations internationales en matière de protection.
La question n’est plus seulement de savoir combien de migrants seront encore envoyés au Cameroun. Elle est de savoir si l’Afrique entend devenir un espace de coopération négociée – ou progressivement un espace d’externalisation des politiques migratoires des grandes puissances.