Samuel Mbemba Kabuya : la diplomatie congolaise des droits humains passe à l’offensive
Entre reconnaissance du GENOCOST, plaidoyer international et bataille mémorielle, Kinshasa transforme la question des droits humains en instrument stratégique de souveraineté. Depuis plusieurs mois, la République démocratique du Congo intensifie sa diplomatie des droits humains autour d’un objectif central : faire reconnaître à l’échelle internationale les crimes commis sur son territoire depuis plus de trois décennies. Au cœur de cette offensive politique et mémorielle, un homme s’impose progressivement comme la voix du plaidoyer congolais : Samuel Mbemba Kabuya. À Kinshasa, Bruxelles ou dans les forums internationaux, le ministre congolais multiplie les initiatives pour inscrire la tragédie congolaise dans l’agenda diplomatique mondial. Derrière cette stratégie, un concept devient central : le GENOCOST, contraction de « génocide pour des gains économiques », utilisé par les autorités congolaises pour qualifier les massacres, pillages et violences de masse liés à l’exploitation des ressources de l’Est du pays. Le GENOCOST : de la mémoire nationale à la bataille diplomatique L’organisation de la table ronde sur l’appropriation du GENOCOST à Kinshasa, sous l’impulsion du président Félix Tshisekedi, marque une étape importante dans cette stratégie. L’objectif n’est plus seulement mémoriel : il devient géopolitique. Le pouvoir congolais cherche désormais à transformer la mémoire des conflits en levier diplomatique, judiciaire et identitaire. À travers le FONAREV et la CIA-VAR, Kinshasa tente de structurer un récit national autour des violences commises depuis les années 1990, tout en réclamant reconnaissance, réparations et justice internationale. Cette dynamique s’inscrit dans une logique plus large de reconstruction de l’État-nation. En institutionnalisant la commémoration du 2 août comme journée nationale du GENOCOST, la RDC cherche à bâtir une conscience historique commune autour des traumatismes de guerre. Une offensive diplomatique contre Kigali Le discours porté par Samuel Mbemba Kabuya vise également un objectif diplomatique clair : accroître la pression internationale sur le Rwanda de Paul Kagame. À Bruxelles, devant les parlementaires européens, le ministre congolais a appelé l’Union européenne à « passer à la vitesse supérieure » en rejoignant les États-Unis dans la reconnaissance des crimes commis en RDC et dans l’adoption de sanctions ciblées. Cette stratégie repose sur une évolution majeure du rapport de force régional : Kinshasa cherche désormais à internationaliser politiquement le conflit de l’Est congolais, en le présentant non plus comme une crise sécuritaire locale, mais comme une question globale de justice internationale et de prédation économique. Les droits humains comme instrument de légitimité politique Au-delà du conflit régional, cette offensive diplomatique participe aussi à la consolidation politique du pouvoir congolais. En mettant en avant la justice transitionnelle, les réparations et la défense des victimes, les autorités tentent d’incarner une gouvernance fondée sur la souveraineté et la dignité nationale. La remise du rapport périodique sur le Protocole de Maputo illustre cette volonté d’inscrire la RDC dans les mécanismes internationaux de protection des droits humains. Le gouvernement met notamment en avant les politiques liées aux droits des femmes, à la lutte contre les violences sexuelles et à la justice réparatrice. Dans cette logique, la reconnaissance accordée à Félix Tshisekedi comme « champion de la masculinité positive » participe également à une stratégie de repositionnement diplomatique de la RDC sur les questions sociétales et humanitaires. Uvira : la guerre des chiffres et de la narration La publication du rapport sur les violations des droits humains à Uvira constitue un autre volet de cette bataille informationnelle. En documentant morts, déplacements, violences sexuelles et fosses communes, le gouvernement congolais cherche à produire une contre-narration officielle face aux discours concurrents dans la région des Grands Lacs. Les chiffres avancés – plus de 1 500 morts et 14 400 femmes victimes de violences sexuelles durant l’occupation d’Uvira – participent d’une stratégie de documentation destinée à nourrir de futures procédures judiciaires internationales et à renforcer le plaidoyer diplomatique congolais. Une diplomatie mémorielle en construction La RDC tente aujourd’hui de transformer son statut historique de victime silencieuse en acteur diplomatique offensif. Cette mutation passe par une combinaison de mémoire, de justice transitionnelle, de mobilisation de la diaspora et d’internationalisation du conflit. Mais cette stratégie comporte aussi des défis. La reconnaissance internationale du GENOCOST reste politiquement sensible, notamment dans un contexte régional marqué par des rivalités géopolitiques complexes et des intérêts économiques majeurs autour des minerais stratégiques. La bataille engagée par Kinshasa dépasse ainsi la seule question mémorielle. Elle touche à la place de la RDC dans l’ordre régional africain, au contrôle du récit historique et à la capacité d’un État à faire reconnaître la violence économique comme une forme de crime international. Au fond, la RDC cherche désormais à imposer une idée simple mais puissante : derrière les minerais qui alimentent l’économie mondiale se cache une histoire de sang, de prédation et de souveraineté contestée.
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