Violences en Afrique du Sud : la mondialisation à l’épreuve des appartenances territoriales
Les images qui circulent actuellement sur les réseaux sociaux ne peuvent être reléguées au rang de faits divers ou de dérives ponctuelles. On y voit des groupes de Sud-Africains noirs violenter des ressortissants africains venus du Ghana, du Congo, du Nigeria, du Zimbabwe, de Somalie, entre autres. Ce qui frappe d’emblée dans ces images, comme dans les propos de leurs auteurs, ce n’est pas seulement la brutalité des actes – qui est moralement et juridiquement condamnable – mais leur portée symbolique, sans doute plus préoccupante encore. Car ces scènes disent quelque chose de plus profond que ce qu’elles montrent : elles signalent la fin d’une certaine représentation du monde – peut-être même l’émergence d’une autre. Depuis plusieurs décennies, le paradigme libéral de la mondialisation a installé l’idée selon laquelle les hommes, à l’image des capitaux et des marchandises, étaient appelés à circuler dans un espace unifié, régi par des logiques économiques communes. Dans cette perspective, les appartenances traditionnelles, qu’elles soient nationales, culturelles ou territoriales, semblaient vouées à s’effacer devant l’avènement d’une rationalité universelle. Le « vieux » monde devait céder la place à un univers fluide, mobile, interchangeable. L’individu, libéré de ses attaches, devait apprendre à habiter un espace ouvert et cosmopolite, avec pour horizon principal sa participation à l’économie globale, tout en intégrant les codes dominants du politiquement correct. Or, les événements récents aux États-Unis, en Afrique du Sud et en Europe viennent ébranler cette vision. Ils rappellent avec force que la circulation des hommes ne suit pas celle des flux économiques, et que les structures fondamentales de l’appartenance ne disparaissent pas sous l’effet de la mondialisation. Bien au contraire, elles résistent, se recomposent et, dans certaines circonstances, se radicalisent. Ce qui se joue aujourd’hui en Afrique du Sud relève d’une distinction plus élémentaire, presque primitive, entre ceux qui sont perçus comme appartenant à un espace donné – en l’occurrence la nation sud-africaine – et ceux qui en sont exclus, désignés indistinctement comme « Africains ». La frontière, que l’on croyait affaiblie, est réapparue sous une forme sociale directe, incarnée dans les pratiques et les représentations ordinaires. Dans un contexte marqué par de fortes tensions économiques, un chômage élevé et une concurrence accrue pour l’accès aux ressources, le migrant est devenu la figure concrète d’une inquiétude diffuse. Il cristallise des peurs qui le dépassent, il incarne une menace souvent imprécise mais intensément ressentie. Il est devenu, en un mot, « l’ennemi ». Ce phénomène n’est certes pas propre à l’Afrique du Sud, mais il y prend une forme particulièrement visible, précisément parce qu’il met en jeu des populations que tout semblait rapprocher : des Africains noirs issus de différents pays du continent. Le fait que ces violences s’exercent entre Africains souligne avec force que la ligne de fracture n’est pas raciale, mais politique et territoriale. Elle renvoie à une revendication d’appartenance exclusive à un espace donné, que certains en viennent à considérer comme leur propriété. Il serait tentant d’expliquer ces événements par des défaillances politiques locales, par des politiques migratoires insuffisamment maîtrisées ou par des discours publics inadaptés. Une telle lecture n’est pas fausse, mais elle demeure incomplète. Elle ne permet pas de saisir ce qui, dans la situation sud-africaine – comme dans d’autres contextes comparables – excède le cadre des politiques publiques. Nous avons affaire, dans tous ces cas, moins à un accident qu’à une limite structurelle. Les crises migratoires contemporaines ne peuvent être réduites à des problèmes de gestion ou de régulation ; elles révèlent une tension profonde entre deux logiques difficilement conciliables. D’un côté, une mondialisation qui organise la libre circulation des richesses et des opportunités économiques ; de l’autre, des sociétés qui continuent de se penser et de s’organiser à partir de formes d’appartenance territoriale et symbolique. On oublie trop souvent que ces formes ne relèvent pas d’un simple héritage du passé appelé à disparaître, mais qu’elles constituent des structures fondamentales de l’expérience humaine. En les sous-estimant, le paradigme libéral de la mondialisation a produit une représentation du monde partielle – voire, aux yeux de certains, partiale – qui se fissure aujourd’hui sous l’effet des réalités qu’elle n’a pas su intégrer. Il ne faudrait pas, pour autant, céder à la tentation d’interpréter ces violences comme un retour en arrière, comme si l’histoire régressait soudain vers des formes politiques archaïques. Elles sont, au contraire, profondément contemporaines. Elles expriment, dans un langage brutal, les contradictions d’un monde qui a proclamé la fin des frontières sans repenser les conditions concrètes de la coexistence entre des hommes issus de pays, d’histoires et de cultures différents. En ce sens, les crises que nous observons ne sont pas extérieures à la mondialisation ; elles en constituent l’un des symptômes les plus visibles. Ce qui se joue aujourd’hui en Afrique du Sud dépasse ainsi largement le cadre national sud-africain. Il s’agit d’une interrogation majeure sur les limites d’un modèle global et sur les conditions d’un monde véritablement commun. Par Antoine Nguidjol









