Emmanuel Macron peut-il encore laisser une doctrine durable ?

Emmanuel Macron à l’heure du bilan : la France reconquiert du terrain en Afrique

Libye, Tchad, Méditerranée : à quelques mois de quitter l’Élysée, Emmanuel Macron multiplie les signaux de relance sécuritaire. Après les ruptures au Sahel, Paris tente de reconstruire ses partenariats. Reste à savoir si cette diplomatie de rattrapage produira une influence durable ou un simple sursis stratégique.

La fin de mandat approche, mais la bataille de l’influence française en Afrique est loin d’être terminée. En Libye, les échanges militaires se poursuivent autour de la formation, du partage d’expertise et du renforcement des capacités opérationnelles.

Au Tchad, Emmanuel Macron et Mahamat Idriss Déby ont acté en octobre une relance de leur coopération après le départ des forces françaises fin 2024. Deux dossiers, deux contextes, une même interrogation : la France est-elle en train de reconstruire sa présence stratégique en Afrique, ou cherche-t-elle d’abord à limiter les pertes de son bilan présidentiel ?

En Libye, la formation comme porte d’entrée

À Tripoli, le chef d’état-major général libyen, Salah Eddine Al-Namrouch, a reçu l’attaché de défense français, accompagné d’une délégation militaire, en présence de l’ambassadeur Thierry Vallat. Les discussions ont porté sur la formation, le perfectionnement des personnels et le renforcement des capacités opérationnelles, notamment celles des forces spéciales.

La rencontre prolonge des échanges engagés en juin autour de la coopération militaire et navale, notamment lors de contacts liés au bâtiment français Pluton, spécialisé dans le soutien au déminage sous-marin. Elle s’inscrit aussi dans un dialogue de défense plus large : le 6 octobre, Al-Namrouch participait à Paris à une réunion de l’initiative « 5+5 Défense », consacrée à la coordination sécuritaire en Méditerranée occidentale.

Pour Paris, l’intérêt est stratégique. La Libye se trouve au croisement des enjeux méditerranéens, nord-africains et sahéliens. Entre sécurisation des espaces maritimes, lutte contre les trafics et stabilisation régionale, la coopération avec les institutions libyennes peut contribuer à maintenir des canaux d’influence.

Mais le terrain reste politiquement sensible. La fragmentation des institutions et les rivalités entre acteurs libyens compliquent toute stratégie uniforme. Un dialogue avec un état-major ne signifie pas, à lui seul, que la France dispose d’un partenariat militaire national unifié. Le succès dépendra de la capacité à soutenir une architecture sécuritaire cohérente, respectueuse de la souveraineté libyenne.

Le Tchad : réparer la rupture, sans revenir au passé

Le dossier tchadien illustre plus directement le bilan contrasté de la politique africaine de Macron. Fin 2024, N’Djamena avait mis fin à l’accord de défense avec Paris et obtenu le départ d’environ un millier de militaires français. Ce retrait avait symbolisé le recul de la présence militaire française au Sahel, après les ruptures avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger.

En octobre 2026, le rapprochement entre Emmanuel Macron et Mahamat Idriss Déby a ouvert une nouvelle séquence. Une déclaration d’intention sur la coopération de défense a été signée, avec des axes portant sur la formation, l’expertise, l’industrie et les technologies. Des perspectives de coopération économique ont également été évoquées.

Paris regagne donc un espace de dialogue, mais pas nécessairement son ancienne position. La relation doit désormais se négocier dans un environnement où les autorités africaines diversifient leurs partenaires et réclament des arrangements plus transparents, plus équilibrés et davantage alignés sur leurs intérêts nationaux.

C’est là le test de la doctrine Macron : accepter que la coopération ne soit plus synonyme de prééminence française, mais d’intérêts réciproques.

Le bilan présidentiel sous pression

À l’approche de son départ prévu en mai 2027, Emmanuel Macron doit composer avec une contradiction. Il a voulu redéfinir les relations franco-africaines, mais son mandat a été marqué par des ruptures militaires majeures au Sahel. Les nouveaux rapprochements démontrent que la France n’est pas évincée de partout ; ils ne suffisent pas à effacer les revers antérieurs.

La Libye et le Tchad ne sont d’ailleurs pas interchangeables. Dans le premier cas, Paris mise notamment sur le dialogue institutionnel, la coopération technique et la sécurité méditerranéenne. Dans le second, il s’agit aussi de reconstruire une relation bilatérale après une rupture ouverte. Les présenter comme une reconquête homogène serait exagéré.

L’enjeu pour l’Élysée est de transformer ces initiatives en résultats vérifiables : compétences transférées, institutions renforcées, coopération opérationnelle définie, échanges économiques utiles et mécanismes de suivi durables. Sans cela, les annonces risquent de rester des jalons diplomatiques plutôt que les fondations d’une stratégie pérenne.

La bataille dépasse les bases militaires

La compétition d’influence en Afrique ne se joue plus uniquement sur les implantations militaires. Elle concerne également les investissements, les technologies, l’énergie, les infrastructures, la formation et les partenariats industriels. La Russie, la Chine, la Turquie et les pays du Golfe disposent de leurs propres leviers et proposent des formes de coopération différentes.

La France conserve des atouts diplomatiques, économiques, culturels et militaires. Mais ceux-ci ne garantissent plus automatiquement l’accès privilégié aux décideurs africains. Son influence dépendra de sa capacité à apporter une valeur ajoutée concrète et à accepter la pluralité des choix souverains de ses partenaires.

Pour les États d’Afrique centrale, cette recomposition ouvre des marges de négociation. Elle invite à comparer les offres, à renforcer les capacités nationales et à éviter toute dépendance exclusive, quel que soit le partenaire.

Emmanuel Macron peut-il encore laisser une doctrine durable ?

La question finale est celle de l’héritage. Les rapprochements avec Tripoli et N’Djamena peuvent contribuer à redonner de la substance à la politique africaine de Paris. Mais leur pérennité dépendra des gouvernements qui succéderont aux dirigeants actuels, des résultats obtenus et de la capacité des institutions à maintenir le dialogue au-delà des échéances présidentielles.

Emmanuel Macron peut rouvrir des portes ; il ne peut pas décréter que la France retrouvera sa place d’hier. À quelques mois de la fin de son mandat, le véritable bilan ne se mesurera donc ni au nombre de rencontres ni à la signature de déclarations d’intention.

Il se mesurera à la qualité des partenariats laissés en héritage, à leur utilité pour les pays concernés et à leur capacité à survivre au départ de celui qui les a impulsés. La France ne retrouvera pas durablement son influence en tentant de restaurer l’ancien ordre. Elle devra convaincre qu’elle sait construire le nouveau.

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