le continent importe environ 100 milliards de dollars de produits alimentaires par an, notamment du riz, du maïs, du blé et des huiles alimentaires.

Sommet Russie-Afrique : 100 milliards de dollars pour se nourrir, Moscou veut conquérir l’assiette du continent

À Moscou, l’Union africaine réclame une révolution agro-industrielle pour réduire la dépendance alimentaire. Entre céréales russes, engrais, transferts de technologies et investissements locaux, le véritable combat porte sur le contrôle des chaînes de valeur et la souveraineté alimentaire africaine.

L’Afrique importe chaque année près de 100 milliards de dollars de produits alimentaires, alors qu’elle dispose d’immenses ressources agricoles. À Moscou, Mahmoud Ali Youssouf appelle à changer de modèle.

Entre engrais russes, transfert de technologies et souveraineté alimentaire, le véritable enjeu est de transformer le partenariat russo-africain en capacité de production locale.

L’Afrique a faim de production, pas seulement d’importations. C’est le message stratégique porté à Moscou par Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’Union africaine (UA), lors d’une rencontre consacrée à l’Alliance agro-industrielle Russie-Afrique, organisée en marge du troisième sommet entre les deux parties.

Le diagnostic est saisissant : le continent importe environ 100 milliards de dollars de produits alimentaires par an, notamment du riz, du maïs, du blé et des huiles alimentaires. Dans le même temps, seules 6 % de ses terres arables seraient irriguées, selon les chiffres présentés par le responsable africain.

Le paradoxe est colossal. Comment un continent doté de vastes terres cultivables et de ressources hydriques importantes peut-il rester aussi dépendant des marchés extérieurs pour nourrir sa population ?

Pour Mahmoud Ali Youssouf, la réponse passe par une transformation structurelle de l’agriculture : irrigation, accès aux engrais, recherche, mécanisation, formation et transfert de technologies. Autrement dit, sortir d’une agriculture insuffisamment productive pour bâtir de véritables systèmes agro-industriels.

Moscou mise sur les céréales et les engrais

La Russie dispose d’atouts dans cette équation. Fournisseur important de céréales et d’engrais, elle cherche à élargir ses débouchés africains et à renforcer ses partenariats économiques.

Selon les chiffres communiqués par les autorités russes, les échanges commerciaux entre la Russie et l’Afrique ont dépassé 27 milliards de dollars en 2025, contre environ 16,8 milliards en 2019.

Mais le volume des échanges ne suffit pas à mesurer la réussite d’un partenariat. La question essentielle est celle de sa composition : l’Afrique achètera-t-elle davantage de céréales et d’intrants, ou bénéficiera-t-elle aussi des investissements, des équipements et des compétences nécessaires pour produire davantage sur son propre sol ?

L’Alliance agro-industrielle évoquée à Moscou peut ouvrir des perspectives dans l’irrigation, les semences, la fertilisation, la transformation alimentaire et la logistique. Encore faut-il que les annonces se traduisent en projets financés, en unités de production, en infrastructures et en transferts effectifs de savoir-faire.

Le véritable test de la coopération russo-africaine ne sera pas le nombre de contrats signés, mais la capacité des pays africains à réduire durablement leur facture alimentaire.

Le piège d’une nouvelle dépendance

La coopération avec Moscou ne doit pas se limiter à remplacer un fournisseur par un autre. Une dépendance aux céréales importées peut se doubler d’une dépendance aux engrais, aux équipements ou aux technologies agricoles étrangères.

Les tensions géopolitiques et les perturbations logistiques peuvent alors se répercuter sur les prix et l’approvisionnement des marchés africains.

L’enjeu est donc de négocier des partenariats qui renforcent les capacités locales : production d’engrais lorsque cela est viable, développement de la recherche agronomique, formation des producteurs, stockage, transformation industrielle et accès au financement.

Les investissements doivent également profiter aux petites exploitations, qui jouent un rôle essentiel dans l’approvisionnement alimentaire de nombreuses populations.

Cette exigence est d’autant plus importante que la Russie reste un partenaire économique de poids inférieur à celui de l’Union européenne ou de la Chine dans les échanges avec l’Afrique, malgré la progression annoncée du commerce bilatéral.

Cameroun : produire davantage, transformer localement

Pour le Cameroun et l’Afrique centrale, cette bataille agro-industrielle constitue une opportunité concrète. Manioc, maïs, riz, banane-plantain, cacao, huile de palme et autres productions locales peuvent alimenter des chaînes de valeur plus ambitieuses.

Mais cela suppose de mieux maîtriser l’accès aux intrants, l’irrigation, les infrastructures rurales, la conservation des récoltes et les débouchés industriels. L’objectif ne doit pas être uniquement d’augmenter les volumes agricoles.

Il faut réduire les pertes après récolte, transformer davantage sur place, sécuriser les revenus des producteurs et faciliter l’accès des consommateurs à des denrées abordables. La coopération russe pourrait y contribuer si elle s’inscrit dans des priorités définies par les pays africains et dans des projets économiquement viables.

Le troisième sommet Russie-Afrique, qui réunit à Moscou des délégations de 48 pays africains, dont 22 représentés par leurs chefs d’État selon le Kremlin, doit aussi permettre de préciser les orientations du partenariat pour 2027-2029. L’Afrique n’a pas seulement besoin que le monde lui vende de quoi manger.

Elle doit pouvoir produire, transformer et commercialiser davantage ce qu’elle consomme. Si Moscou contribue à cette ambition, le partenariat gagnera en profondeur.

Dans le cas contraire, les milliards consacrés aux importations continueront de rappeler une vérité inconfortable : la souveraineté alimentaire ne se proclame pas dans un sommet, elle se construit dans les champs, les usines, les infrastructures et les choix d’investissement.

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