L'événement a également servi de cadre au lancement international de la campagne « Ma brique pour Sankara », destinée à mobiliser des contributions pour la construction du mémorial Thomas-Sankara au Burkina Fas

Thomas Sankara : A Rome, l’Afrique souveraine grave ses idéaux au coeur de l’Europe

Près de quarante ans après son assassinat, le capitaine burkinabè entre dans le paysage mémoriel de la capitale italienne. L’inauguration, le 24 octobre 2026, d’un monument à son effigie dans le parc qui porte déjà son nom dépasse le geste commémoratif : elle consacre la portée internationale d’un héritage politique fondé sur la souveraineté, la justice sociale, l’émancipation des femmes et le panafricanisme. Mais elle ouvre aussi une question : que reste-t-il aujourd’hui du projet de transformation porté par le père de la révolution burkinabè ?

À Rome, l’histoire africaine vient de trouver une place au milieu du paysage urbain européen. Dans le troisième arrondissement de la capitale italienne, un monument consacré à Thomas Sankara a été dévoilé le 24 octobre 2026, au sein du parc qui porte son nom depuis le 17 septembre 2025.

Un symbole fort pour le Burkina Faso, mais aussi pour tous ceux qui voient dans le parcours du capitaine une référence des luttes pour la dignité et l’émancipation des peuples. Baptisée « Sankara, l’Éternel veilleur », l’oeuvre est une stèle en acier Corten de deux mètres de hauteur et de 70 centimètres de largeur.

Conçue par l’artiste burkinabè Hamed Sékou Ouattara et offerte par Madi Sakandé, elle donne désormais une présence physique au souvenir du dirigeant africain dans la ville éternelle. Le projet doit notamment son aboutissement à l’engagement de Matteo Pietro Sante, jeune Italien qui a contribué à mobiliser les autorités municipales autour de cette initiative.

La cérémonie a réuni le ministre burkinabè chargé de la Culture, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, les représentants diplomatiques du Burkina Faso à Rome et près du Saint-Siège, ainsi que des ambassadeurs du Mali et du Niger. La diaspora burkinabè et des ressortissants de pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) étaient également mobilisés.

Pour Paolo Emilio Marchionne, président de la municipalité du troisième arrondissement, ce lieu doit devenir un pont entre deux peuples géographiquement éloignés, mais rapprochés par les valeurs de fraternité et de dialogue.

De Yako à Ouagadougou, le destin d’un capitaine révolutionnaire

Pour comprendre la portée de cet hommage, il faut revenir au parcours de Thomas Isidore Noël Sankara. Né le 21 décembre 1949 à Yako, en Haute-Volta, il entre très jeune dans l’univers militaire. Après ses études secondaires au lycée Ouezzin Coulibaly de Bobo-Dioulasso et au Prytanée militaire de Kadiogo à Ouagadougou, il poursuit sa formation d’officier à l’Académie militaire d’Antsirabé, à Madagascar.

Son ascension politique s’accélère au début des années 1980. Nommé secrétaire d’État à l’Information en 1981, il démissionne publiquement en dénonçant les atteintes aux libertés. En janvier 1983, il devient Premier ministre, avant d’être limogé et placé en résidence surveillée en mai. Le 4 août 1983, un coup d’État le porte à la tête du pays et ouvre la séquence de la Révolution démocratique et populaire.

Il dirige le Burkina Faso jusqu’à son assassinat, le 15 octobre 1987. L’un des premiers gestes symboliques de son pouvoir intervient en août 1984 : la Haute-Volta devient le Burkina Faso, le « pays des hommes intègres ».

Le changement de nom exprime une ambition plus vaste : rompre avec les représentations héritées de la période coloniale et affirmer une identité nationale fondée sur la dignité, le travail et la responsabilité collective.

Souveraineté économique, justice sociale et émancipation

Le projet sankariste ne se limitait pas à un discours de rupture avec l’ordre international. Il entendait transformer les structures économiques et sociales du pays. La production locale, l’autosuffisance alimentaire, la mobilisation des ressources nationales, la lutte contre la corruption et la réduction des dépenses ostentatoires de l’État figuraient parmi ses priorités.

L’éducation, la santé, l’alphabétisation et la participation des femmes à la vie publique occupaient également une place centrale. Son gouvernement nomma des femmes à des postes ministériels et à des fonctions administratives, tout en prenant des mesures contre certaines pratiques discriminatoires.

Les campagnes de vaccination et les initiatives d’alphabétisation témoignaient de cette volonté de faire du développement humain un pilier de la transformation nationale.

Sur le plan international, Sankara défendait une Afrique capable de définir elle-même ses priorités et de négocier avec les puissances extérieures sans renoncer à sa liberté de décision. Son discours du 29 juillet 1987 devant l’Organisation de l’unité africaine, à Addis-Abeba, demeure l’une des expressions les plus fortes de cette pensée.

Il y appelait les dirigeants africains à constituer un front uni contre la dette, qu’il considérait comme un instrument de dépendance, et à privilégier la production, la transformation et la consommation africaines.

« Produire en Afrique, transformer en Afrique et consommer en Afrique » : cette formule résume une revendication qui conserve une résonance particulière dans un continent toujours confronté à la dépendance aux importations, à la faible transformation locale de ses matières premières et aux contraintes de financement.

Le capitaine défendait aussi le désarmement entre États africains, la solidarité continentale et la nécessité de dépasser les rivalités qui affaiblissent les capacités collectives. Son panafricanisme ne se réduisait donc pas à une posture identitaire : il reposait sur l’idée que les ressources, les marchés, les compétences et les capacités de négociation du continent devaient contribuer davantage à son propre développement.

Rome, nouvelle scène de la mémoire panafricaine

L’implantation de ce monument dans la capitale italienne donne à cet héritage une dimension diplomatique et culturelle particulière. Rome n’est pas seulement une ville européenne chargée d’histoire. Elle accueille également des institutions internationales majeures consacrées à l’alimentation et au développement agricole.

Notamment la FAO, le FIDA et le Programme alimentaire mondial. Le choix de cette capitale offre ainsi une résonance particulière aux combats de Sankara en faveur de la souveraineté alimentaire. Pour le ministre Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, le monument doit rappeler que, là où Rome évoque la puissance des empires, le nom de Sankara symbolisera désormais « la force des idées ».

L’ambassadrice du Burkina Faso en Italie, Cyrille Ganou-Badolo, a pour sa part souligné que le capitaine « n’appartient à aucun pays ni à aucune génération, il appartient à toute l’humanité ». Ces déclarations traduisent la volonté de faire de cette mémoire un patrimoine qui dépasse les frontières nationales.

L’événement a également servi de cadre au lancement international de la campagne « Ma brique pour Sankara », destinée à mobiliser des contributions pour la construction du mémorial Thomas-Sankara au Burkina Faso. Selon les informations publiées autour du projet, l’objectif est de financer un ensemble mémoriel dont le coût global est estimé à 117 milliards de FCFA.

La mobilisation de la diaspora devient ainsi un levier de financement et de rayonnement culturel.

L’héritage à l’épreuve du présent

Cette reconnaissance internationale intervient dans une période où le Burkina Faso, dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré, et ses partenaires de l’AES placent la souveraineté, la sécurité et la remise en question des dépendances extérieures au centre de leur discours politique. La référence à Sankara est devenue une composante importante de cette narration.

Mais l’héritage d’un dirigeant ne se mesure pas uniquement à la fréquence avec laquelle son nom est invoqué. La question essentielle est celle de la traduction concrète de ses idées : quelle capacité à produire localement, à transformer les ressources, à financer les services publics, à réduire les inégalités et à renforcer les institutions ? La souveraineté ne peut être réduite à la dénonciation des influences étrangères.

Elle suppose également des résultats économiques, une autonomie productive et des institutions capables de garantir les droits des citoyens. Il convient aussi de ne pas idéaliser l’expérience révolutionnaire. Le régime de Sankara, malgré ses ambitions sociales et économiques, a connu des restrictions de libertés et des tensions politiques.

Reconnaître cette réalité n’efface pas la portée historique de ses revendications ; cela permet de distinguer l’héritage intellectuel et politique de l’ensemble des pratiques du pouvoir révolutionnaire. À Rome, la stèle d’acier ne répond donc pas à toutes les interrogations sur le bilan du capitaine. Elle pose plutôt une question aux générations présentes : que faire aujourd’hui de ses idées ?

Pour le Burkina Faso, pour l’Afrique centrale et pour le continent dans son ensemble, les défis de la transformation locale, de l’intégration économique, de la dette et de l’autonomie stratégique donnent à cette interrogation une actualité particulière. Près de quatre décennies après sa disparition, Thomas Sankara continue ainsi de traverser les frontières.

Son monument romain rappelle que la mémoire peut devenir un instrument de dialogue entre les peuples. Mais le véritable hommage à son projet reste à construire : non pas seulement dans la pierre et l’acier, mais dans les politiques publiques, les choix économiques et la capacité des sociétés africaines à prendre en main leur avenir.

Scroll to Top