En 44 ans, le Cameroun a conservé une place économique majeure en Afrique centrale.

Paul Biya, 44 ans au pouvoir : le Cameroun entre héritage, stabilité et urgence de transformation

Du Renouveau national à la diversification diplomatique, des infrastructures aux crises sécuritaires, de la consolidation du RDPC à la mobilisation encore inachevée de la diaspora, le bilan des 44 années de Paul Biya révèle un pays qui a profondément évolué, mais qui n’a pas encore transformé toutes ses potentialités en prospérité partagée. À l’heure des interrogations sur la relève, un impératif s’impose : préparer le Cameroun de demain.

Le 6 novembre 1982, Paul Biya accédait à la magistrature suprême, à la suite de la démission d’Ahmadou Ahidjo, conformément aux mécanismes constitutionnels alors en vigueur. Quarante-quatre ans plus tard, il demeure l’acteur central de la vie politique camerounaise. Cette longévité exceptionnelle constitue un fait historique majeur.

Mais elle appelle une question fondamentale : qu’a réellement changé le Renouveau dans la vie des Camerounais, dans la place du pays en Afrique et dans le monde, et que reste-t-il à accomplir ?

Le bilan ne peut être ni un exercice d’autocélébration ni un réquisitoire systématique. Il doit confronter les réalisations aux attentes, les promesses aux résultats et les acquis aux défis qui persistent.

1. Institutions et politique : de l’ouverture à la concentration du pouvoir

L’arrivée de Paul Biya avait suscité l’espoir d’une nouvelle gouvernance. La « rigueur et la moralisation » annonçaient une administration plus disciplinée, tandis que le « libéralisme communautaire » ambitionnait de concilier initiative privée et solidarité nationale.

Le Cameroun a connu des transformations institutionnelles importantes : retour au multipartisme en 1990, Constitution du 18 janvier 1996, création du Sénat, mise en place progressive des régions et installation des conseils régionaux en 2020. Le pays a également préservé une continuité étatique dans une région marquée par les crises politiques et sécuritaires.

Mais cette évolution s’est accompagnée d’une forte concentration du pouvoir présidentiel. La révision constitutionnelle de 2008, qui a supprimé la limitation du nombre de mandats présidentiels, a profondément marqué le débat démocratique. Les contestations électorales et les interrogations sur l’indépendance des institutions continuent d’alimenter la défiance.

Le défi est désormais de consolider une démocratie fondée sur la crédibilité des élections, l’indépendance de la justice, le contrôle parlementaire et la possibilité d’une alternance institutionnelle pacifique.

2. Économie : des ressources importantes, une industrialisation inachevée

En 44 ans, le Cameroun a conservé une place économique majeure en Afrique centrale. Son marché, ses ressources agricoles, forestières, minières et énergétiques, son réseau bancaire et sa position géographique lui confèrent un potentiel considérable dans la CEMAC.

Les investissements dans les barrages de Lom Pangar, Memve’ele et Nachtigal, le port en eau profonde de Kribi, les infrastructures de Douala, les télécommunications et les filières agro-industrielles témoignent d’une modernisation réelle.

Cependant, le paradoxe persiste : le pays exporte encore largement des matières premières sans en capter toute la valeur ajoutée. Cacao, coton, bois, hydrocarbures et ressources minières pourraient davantage alimenter des chaînes industrielles locales, créer des emplois qualifiés et accroître les recettes publiques.

La dette publique, les besoins de financement et la faiblesse de certaines recettes fiscales imposent une gestion rigoureuse. Le rapport pays 2025 de la Banque africaine de développement souligne notamment les défis de mobilisation des ressources, de diversification économique et de financement des investissements.

L’enjeu est de passer d’une économie de potentiel à une économie de production, de transformation et d’exportation de produits à forte valeur ajoutée.

3. Infrastructures et énergie : moderniser, connecter, entretenir

Routes, ponts, ports, barrages, aéroports et réseaux numériques ont transformé le paysage camerounais. Les infrastructures de Kribi, les ouvrages énergétiques et les grands axes routiers constituent des acquis structurants.

Mais le réseau routier reste insuffisant, les infrastructures rurales sont inégalement réparties et les difficultés d’approvisionnement en eau et en électricité pèsent sur les ménages et les entreprises. L’autoroute Yaoundé-Douala, les projets de désenclavement et la modernisation des réseaux énergétiques doivent être appréciés à l’aune de leur achèvement, de leur entretien et de leur utilité économique.

Le prochain cycle devra privilégier la continuité des projets, leur maintenance et leur connexion aux bassins de production.

4. Éducation, santé et emploi : le bilan humain à consolider

L’offre éducative s’est étendue, les établissements se sont multipliés et l’enseignement supérieur s’est diversifié. Mais la formation demeure insuffisamment connectée aux besoins du marché du travail. Le sous-emploi des jeunes diplômés, la précarité et les inégalités territoriales constituent des préoccupations majeures.

Dans la santé, les infrastructures hospitalières ont progressé, mais l’accès aux soins demeure inégal. Le coût des traitements, le manque d’équipements dans certaines zones et les difficultés de financement des services de santé continuent de fragiliser les ménages.

Le défi est de transformer la croissance démographique en avantage productif. Cela suppose une politique ambitieuse de formation technique, d’apprentissage, d’entrepreneuriat et de création d’emplois.

5. Unité nationale et sécurité : les blessures à refermer

Le Cameroun a préservé son intégrité territoriale et fait face à des menaces sécuritaires importantes, notamment Boko Haram dans l’Extrême-Nord. Les forces de défense et de sécurité ont joué un rôle essentiel dans cette résistance.

Mais la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, depuis 2016, demeure l’une des épreuves les plus lourdes du magistère Biya. Déplacements de populations, pertes humaines, destructions d’écoles, paralysie économique et traumatismes sociaux constituent un coût considérable.

La réponse militaire ne peut suffire. Le dialogue, la reconstruction, la justice, la réconciliation et la restauration de la confiance doivent être au cœur d’une solution durable.

L’unité nationale ne se résume pas à la préservation des frontières : elle suppose que chaque citoyen se sente pleinement reconnu, protégé et associé à la construction du pays.

6. Diplomatie : une présence internationale à convertir en influence

La diplomatie camerounaise s’est construite autour de principes affichés de non-alignement, d’indépendance nationale et de diversification des partenariats. L’appartenance simultanée à la Francophonie et au Commonwealth donne au pays une singularité diplomatique.

Sa position dans la CEMAC et la CEEAC lui confère également une responsabilité particulière en Afrique centrale.

Les relations avec la France demeurent importantes, tandis que les partenariats avec la Chine, les États-Unis, la Russie, la Turquie, l’Inde, le Maroc et les pays du Golfe se sont diversifiés.

Cette ouverture constitue un atout à condition de produire des investissements, des transferts de compétences, des débouchés commerciaux et des partenariats équilibrés.

Le Cameroun doit désormais renforcer son rôle dans la sécurité du golfe de Guinée, la stabilité du bassin du lac Tchad, l’intégration régionale et la diplomatie économique.

7. La diaspora : le grand potentiel encore insuffisamment mobilisé

C’est l’un des volets qui mérite une attention particulière dans le bilan des 44 années. La diaspora camerounaise n’est plus seulement une communauté de ressortissants installés à l’étranger. Elle représente une force économique, intellectuelle, entrepreneuriale, scientifique, culturelle et diplomatique.

Présente en Europe, en Amérique du Nord, en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient, elle contribue quotidiennement à l’économie nationale par les transferts familiaux, le financement de l’éducation, la santé, l’immobilier, les projets communautaires et l’accompagnement des proches.

Les chiffres donnent la mesure de cet enjeu. Selon le rapport pays 2025 de la Banque africaine de développement, les transferts de la diaspora vers le Cameroun ont atteint 1 029 milliards de FCFA en 2023.

Ce volume constitue une ressource considérable, mais une part importante reste destinée à la consommation et à la solidarité familiale plutôt qu’à l’investissement productif.

En 2026, les autorités ont multiplié les initiatives de rapprochement. Les Journées de la diaspora camerounaise organisées en juin par le ministère des Relations extérieures ont notamment placé l’investissement productif, l’innovation et la transformation structurelle de l’économie au centre des discussions.

Le projet bancaire « Diasdev », dont l’étude de faisabilité a été présentée en juillet, explore également la mobilisation de l’épargne des Camerounais de l’extérieur. Ces initiatives sont encourageantes, mais elles doivent désormais déboucher sur des mécanismes concrets, accessibles et durables.

La diaspora ne demande pas seulement à envoyer de l’argent. Elle souhaite pouvoir investir dans des conditions sécurisées, accéder à une administration efficace, bénéficier d’une protection juridique, participer aux décisions qui concernent le pays et voir ses compétences reconnues.

Plusieurs chantiers s’imposent :

  • Un véritable statut du Camerounais de l’extérieur, clarifiant les droits, les services et les modalités de participation à la vie nationale.
  • Un guichet unique de l’investissement diasporique, capable d’accompagner les projets depuis leur conception jusqu’à leur réalisation.
  • Des obligations de la diaspora, ou diaspora bonds, adossées à des projets identifiés, contrôlables et financièrement crédibles.
  • Des mécanismes de garantie et de co-investissement pour les PME, l’agriculture, l’agro-industrie, les technologies, la santé, l’éducation et les infrastructures.
  • Une diplomatie économique consulaire, qui transforme les ambassades et consulats en relais de prospection, d’accompagnement et de mise en relation.
  • Une meilleure reconnaissance des compétences, en facilitant le retour temporaire ou permanent des chercheurs, médecins, ingénieurs, enseignants, entrepreneurs et cadres expérimentés.

La question de la double nationalité, régulièrement évoquée dans les échanges avec les Camerounais de l’étranger, mérite également un débat institutionnel sérieux. Elle touche à l’appartenance, à la citoyenneté et à la capacité de maintenir un lien durable avec le pays d’origine.

La diaspora ne doit pas être considérée uniquement comme une source de devises ou un réservoir de financement en période de tension budgétaire. Elle est une partie prenante de la nation.

Son apport peut aussi renforcer l’image internationale du Cameroun, faciliter les partenariats universitaires, attirer les investisseurs, promouvoir les produits nationaux et soutenir l’influence culturelle camerounaise.

Le véritable test sera de passer d’une politique de sollicitation de la diaspora à une politique de confiance, de partenariat et de coproduction du développement.

8. Le RDPC : de la longévité politique au renouvellement générationnel

Créé le 24 mars 1985 à Bamenda, après la transformation de l’Union nationale camerounaise, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais est devenu le principal pilier de la majorité présidentielle.

Son implantation territoriale, sa capacité de mobilisation et sa longévité en font un acteur incontournable. Mais cette position dominante lui impose une responsabilité particulière.

Le RDPC doit démontrer qu’il est davantage qu’un appareil électoral : un espace de débat, de propositions et de renouvellement. La promotion des jeunes et des femmes, la circulation des responsabilités, l’ouverture aux nouvelles compétences et la préparation de la relève constituent des enjeux centraux.

La modernisation du parti est indissociable de celle de l’État. Un parti qui gouverne durablement doit savoir écouter les frustrations, intégrer les aspirations nouvelles et préparer les transformations nécessaires.

9. Gouvernance, corruption, culture et environnement

La rigueur et la moralisation figuraient parmi les engagements fondateurs du Renouveau. Les mécanismes de contrôle, les procédures judiciaires contre certains responsables et les dispositifs anticorruption ont marqué la vie publique.

Mais les lenteurs administratives, les détournements présumés, les marchés publics contestés et les difficultés de recouvrement des fonds publics continuent d’alimenter la défiance.

La priorité doit être une administration plus efficace, une justice crédible, une transparence accrue et des sanctions équitables.

Sur le plan culturel et sportif, le Cameroun conserve une visibilité importante grâce à sa musique, sa littérature, ses arts, son cinéma et son football.

Mais ces atouts restent insuffisamment structurés en industries capables de créer des emplois et de conquérir les marchés internationaux.

Le bassin du Congo, les forêts, la biodiversité et les ressources en eau constituent également un patrimoine stratégique. Leur préservation doit devenir un levier d’une économie verte, créatrice de revenus et respectueuse des communautés locales.

10. Ce qui reste à faire : réussir la transformation du Cameroun

Au terme de 44 années, le bilan révèle un pays qui a évolué, construit, résisté à plusieurs crises et conservé une place importante en Afrique centrale. Mais il n’a pas encore converti toutes ses potentialités en prospérité partagée.

Sept priorités se dégagent :

  1. Consolider les institutions et l’État de droit, pour renforcer la confiance citoyenne et la crédibilité démocratique.
  2. Préparer le renouvellement politique, au sein du RDPC comme dans l’ensemble du système institutionnel.
  3. Industrialiser l’économie, en transformant localement les ressources et en développant les chaînes de valeur.
  4. Créer des emplois durables, en faisant de la formation professionnelle, de l’agriculture moderne et du numérique des moteurs de croissance.
  5. Garantir les services essentiels, notamment l’eau, l’électricité, la santé, l’éducation et les infrastructures.
  6. Restaurer durablement la paix, particulièrement dans les régions affectées par les crises sécuritaires.
  7. Faire de la diaspora un partenaire stratégique, en mobilisant ses capitaux, ses compétences, ses réseaux et son influence internationale.

Le temps du bilan, mais surtout celui de la transmission

Le 6 novembre 2026 marque 44 années d’une histoire politique dont Paul Biya est incontestablement l’acteur central. Après sa réélection en octobre 2025 pour un huitième mandat, la question de la continuité de l’État, de la succession et de la préparation de l’avenir occupe désormais une place incontournable dans le débat national.

Le président peut revendiquer la continuité institutionnelle, des infrastructures structurantes, la diversification diplomatique et la préservation de l’unité territoriale. Mais l’histoire retiendra aussi les crises non résolues, les promesses de moralisation inachevées, les frustrations sociales, les difficultés de l’emploi et les attentes démocratiques.

La responsabilité du RDPC est à la mesure de son influence. Celle du gouvernement est de transformer les orientations en résultats tangibles. Celle des institutions est de garantir la continuité de l’État. Et celle de la diaspora est de contribuer, dans un cadre de confiance, à la construction d’un Cameroun plus compétitif et plus ouvert sur le monde.

La véritable réussite d’un règne ne se mesure pas seulement au nombre d’années passées au pouvoir, mais à la qualité des institutions, à la prospérité laissée aux citoyens et à la solidité de l’avenir qu’il prépare.

Après 44 ans, le défi n’est donc plus simplement de célébrer le Renouveau. Il est de réussir sa transformation.

Et cette transformation ne pourra être pleinement accomplie sans associer toutes les forces vives de la nation : les citoyens du territoire national, les collectivités, le secteur privé, la jeunesse, les femmes, les élites et les millions de Camerounais établis à l’étranger.

Le Cameroun de demain ne se construira pas sans sa diaspora. Il ne se construira pas non plus sans confiance, sans institutions solides et sans une nouvelle ambition collective.

Scroll to Top