De Nairobi à Addis-Abeba, le continent cherche à convertir son unité diplomatique en financements, investissements et influence. À New York, William Ruto fixe le cap : sortir des promesses climatiques pour imposer une nouvelle bataille sur les moyens du développement africain.
L’Afrique ne veut plus seulement être le continent qui réclame des financements climatiques. Elle veut devenir celui qui fixe une partie de l’agenda.
Réuni mercredi à New York, en marge de la 81ᵉ Assemblée générale des Nations unies, le Comité des chefs d’État et de gouvernement africains sur le changement climatique (CAHOSCC), sous la coordination du président kényan William Ruto, a commencé à préparer la position commune du continent pour la COP31 d’Antalya et la COP32, prévue en Éthiopie en 2027.
Le signal politique est clair : le temps des engagements sans mécanismes de livraison doit prendre fin. William Ruto veut faire du financement climatique autre chose qu’une promesse diplomatique. Il réclame une trajectoire crédible pour l’adaptation et appelle les pays développés à respecter leurs engagements.
« Climate finance is not charity », a-t-il lancé, en soulignant que les obligations découlant de la Convention climat et de l’Accord de Paris doivent être respectées.
La revendication est d’autant plus stratégique que l’Afrique ne veut pas dissocier climat et développement. Énergies renouvelables, cuisson propre, réseaux électriques régionaux, agriculture résiliente, infrastructures durables et industrialisation verte sont désormais présentés comme les composantes d’une même équation.
Le climat, nouvelle bataille industrielle
C’est probablement là que se situe le véritable enjeu. L’Afrique possède un potentiel considérable en matière d’énergies renouvelables, mais reste confrontée à un déficit massif d’infrastructures, de capitaux et de capacités industrielles.
Pour le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, l’accès à des financements climatiques « accessibles, abordables et prévisibles » constitue donc une priorité, au même titre que les transferts de technologies et le renforcement des capacités.
Le continent refuse surtout que la transition énergétique se traduise par une nouvelle accumulation de dette. Le débat change ainsi de nature : qui finance la transition africaine, à quelles conditions et pour quelle transformation économique ?
Derrière chaque centrale solaire, chaque réseau électrique interconnecté ou chaque projet d’agriculture résiliente se joue une question de souveraineté économique. L’Afrique ne cherche pas seulement à réduire sa vulnérabilité climatique. Elle cherche à éviter que la transition mondiale ne se fasse une nouvelle fois sans elle — ou à ses dépens.
Antalya, première épreuve de force
La COP31, du 9 au 20 novembre 2026 à Antalya, sera le premier test de cette stratégie. La conférence repose sur un dispositif inédit : la Türkiye assure la présidence et l’Australie conduit les négociations.
Pour les capitales africaines, l’objectif sera de transformer la coordination politique en bloc de négociation capable de peser sur l’adaptation, les pertes et dommages, les technologies et les flux financiers.
Le chiffre avancé par Ruto donne la mesure de la bataille : le déficit annuel de financement de l’adaptation en Afrique est estimé entre 200 et 400 milliards de dollars. Dans le même temps, il rappelle que le fonds pour l’adaptation n’a reçu que 138 millions de dollars de promesses contre un objectif de 300 millions.
L’écart entre les annonces et les décaissements est donc devenu le véritable contentieux.
Addis-Abeba veut changer le rapport de force
La COP32 pourrait constituer l’étape suivante. En accueillant la conférence en 2027, l’Éthiopie offrira au continent une plateforme diplomatique exceptionnelle. L’Union africaine veut en faire une COP centrée sur l’adaptation, la mise en œuvre, l’investissement et la croissance compatible avec le climat.
Mais Addis-Abeba ne sera réellement une « COP africaine » que si les États du continent parviennent à dépasser leurs déclarations communes pour défendre des intérêts communs : financement, énergie, industrialisation, agriculture, infrastructures et accès aux technologies.
C’est ici que le climat rejoint la géopolitique. Car au même moment, à New York, le secrétaire général de l’ONU António Guterres a replacé la sous-représentation africaine au Conseil de sécurité au cœur du débat sur la réforme du multilatéralisme.
Il a jugé « indéfensible » l’absence de représentation permanente de l’Afrique et estimé que la gouvernance mondiale continue de refléter un rapport de forces hérité d’une autre époque. Les deux combats se répondent. À l’ONU, l’Afrique réclame une place à la table des décisions.
Dans les négociations climatiques, elle veut disposer des moyens de mettre en œuvre ses propres priorités. De New York à Antalya, puis d’Antalya à Addis-Abeba, le continent tente ainsi de transformer une vulnérabilité – climatique, financière et énergétique – en instrument de négociation.
La question n’est plus seulement de savoir combien l’Afrique recevra. Elle est désormais de savoir si l’Afrique pourra imposer ce qu’elle veut faire de ces financements : produire son énergie, transformer ses ressources, industrialiser ses économies, créer des emplois et renforcer sa souveraineté.
C’est à cette condition que les COP31 et COP32 pourront devenir autre chose qu’une succession de sommets climatiques. Pour l’Afrique, la bataille du climat est en train de devenir une bataille pour la puissance.