Deux ans après l’entrée en vigueur de l’obligation internationale imposant aux États membres de l’Organisation maritime internationale de disposer d’un Guichet unique maritime, le Cameroun engage enfin la transformation de son écosystème portuaire.
Derrière ce chantier technologique se joue bien davantage qu’une simple mise en conformité réglementaire : l’avenir de la compétitivité des ports de Douala et de Kribi, dans une Afrique où la bataille pour les flux commerciaux se gagne désormais aussi sur le terrain de la dématérialisation.
Pendant longtemps, les formalités liées à l’arrivée, au séjour et au départ des navires dans les ports camerounais ont reposé sur une mosaïque de procédures administratives, de documents circulants entre plusieurs administrations et d’échanges souvent redondants. Une réalité qui contraste avec les exigences croissantes du commerce maritime mondial.
Une réforme devenue incontournable
Depuis le 1er janvier 2024, les amendements à la Convention FAL sur la facilitation du trafic maritime international rendent pourtant obligatoire l’utilisation d’un Guichet unique maritime pour l’échange électronique des informations exigées lors des escales. Deux ans après cette échéance, le Cameroun tente d’accélérer son adaptation.
Réuni à Douala les 25 et 26 mai 2026, le comité interministériel chargé du projet a engagé les travaux devant conduire à la mise en place de cette plateforme nationale. Le futur système devra centraliser l’ensemble des formalités administratives liées aux escales maritimes et servir de point d’entrée unique pour les consignataires, armateurs, autorités portuaires, services douaniers et autres administrations intervenant dans la chaîne logistique.
Selon une note conceptuelle du ministère des Transports, l’objectif est clair : remplacer les circuits fragmentés par une plateforme électronique capable de recevoir, traiter et partager l’ensemble des documents nécessaires aux opérations portuaires.
Au-delà du respect des engagements internationaux, les autorités espèrent ainsi réduire les délais administratifs, limiter les doublons documentaires et améliorer la traçabilité des opérations. Des ambitions particulièrement stratégiques pour les ports de Douala et de Kribi, engagés dans une concurrence régionale de plus en plus intense pour attirer les flux de marchandises destinés à l’Afrique centrale et aux pays de l’hinterland.
Le défi de l’interconnexion plutôt que celui de la création
Contrairement à ce que pourrait laisser croire l’annonce du projet, le Cameroun ne part pas de zéro dans la numérisation de sa chaîne portuaire. Les Douanes disposent déjà de leur système d’information CAMCIS. Le Guichet unique des opérations du commerce extérieur exploite la plateforme e-GUCE pour de nombreuses procédures d’importation et d’exportation.
Les ports autonomes de Douala et de Kribi ont, eux aussi, développé leurs propres outils numériques pour le suivi de certaines opérations. Le problème réside moins dans l’absence de solutions que dans leur coexistence sans véritable dialogue. Les plateformes fonctionnent encore largement en silos, obligeant les opérateurs à multiplier les démarches et les transmissions d’informations.
La mission du futur Guichet unique maritime sera donc d’unifier cet écosystème numérique. Le véritable enjeu n’est pas de créer une application supplémentaire, mais de bâtir une architecture capable de faire communiquer efficacement les systèmes existants, qu’ils appartiennent aux ports, aux Douanes, au GUCE, aux administrations sectorielles ou aux opérateurs privés.
Cette approche explique la mobilisation d’un large éventail d’acteurs autour du projet. Sous la coordination du ministère des Transports, le comité interministériel réunit notamment les Douanes, le Guichet unique des opérations du commerce extérieur, les ports autonomes, l’Autorité portuaire nationale ainsi que les organisations professionnelles du secteur maritime.
Entre ambitions économiques et obstacles structurels
La promesse est séduisante : une plateforme centralisée capable de fluidifier les échanges d’informations, de réduire les délais de traitement des escales et de diminuer les coûts indirects liés aux lourdeurs administratives. Dans un environnement où la rapidité des opérations constitue un facteur déterminant de compétitivité, ces gains peuvent devenir un avantage stratégique majeur.
Mais plusieurs obstacles demeurent. Le premier est juridique. Si le Cameroun possède déjà un arsenal réglementaire encadrant certains échanges électroniques, aucun cadre spécifique n’existe encore pour le Guichet unique maritime. De nouveaux textes devront préciser la valeur juridique des documents numériques, les responsabilités des administrations impliquées, les modalités de partage des données et les exigences de sécurité des échanges.
Le deuxième défi est technologique. Les systèmes actuellement utilisés n’ont pas été conçus comme les composantes d’une architecture commune. Leur interconnexion nécessitera un important travail d’harmonisation des données, de standardisation des procédures et de sécurisation des flux d’informations. Sans cette interopérabilité, le risque serait de superposer une nouvelle plateforme aux dispositifs existants, sans simplifier réellement les démarches.
Enfin, le troisième défi est humain et organisationnel. La réussite du projet dépendra de la capacité des administrations à abandonner les circuits parallèles, à partager les informations en temps réel et à adopter de nouvelles méthodes de travail. Les opérateurs privés devront eux aussi adapter leurs pratiques à un environnement entièrement dématérialisé.
Selon la feuille de route examinée par le comité interministériel, le déploiement du projet s’étendra sur deux ans. Les travaux porteront successivement sur l’analyse juridique, le benchmark international, la modélisation des processus, le développement de la plateforme, une phase pilote puis sa généralisation à l’ensemble de la communauté portuaire.
Ce calendrier confirme que le Cameroun ne disposera pas immédiatement d’un Guichet unique maritime pleinement opérationnel. Il marque toutefois une étape décisive : le passage d’une juxtaposition d’outils numériques sectoriels à une plateforme intégrée répondant aux standards internationaux.
Reste désormais à répondre aux questions qui conditionneront le succès de cette réforme : son financement, son calendrier réel de mise en service et surtout les indicateurs qui permettront de mesurer concrètement les gains de temps, de coûts et de performance dans les ports camerounais.
Car au-delà de la technologie, c’est bien la capacité du Cameroun à moderniser durablement sa logistique maritime qui se joue derrière ce chantier. Une transformation devenue indispensable pour que ses ports demeurent compétitifs dans le commerce international de demain.
Simon Emmanuel MINYEM