Lejeune Mbella Mbella : le Cameroun veut faire de la ZLECAf un accélérateur de puissance économique

De la CEMAC au marché continental, le chef de la diplomatie camerounaise défend une intégration africaine adossée à la transformation industrielle, à des financements plus accessibles et à une réforme de l’architecture économique mondiale. Pour Yaoundé le véritable test est désormais la capacité du Cameroun à produire, transformer et conquérir les marchés africains.

De la CEMAC au marché continental, le chef de la diplomatie camerounaise défend une intégration africaine adossée à la transformation industrielle, à des financements plus accessibles et à une réforme de l’architecture économique mondiale. Pour Yaoundé le véritable test est désormais la capacité du Cameroun à produire, transformer et conquérir les marchés africains.

« Le Cameroun entend contribuer à la pleine expansion de la Zone de libre-échange continentale africaine », affirme Lejeune Mbella Mbella, ministre des Relations extérieures. Le propos s’inscrit dans un plaidoyer plus large de Yaoundé pour un multilatéralisme rénové, une réforme de l’architecture financière internationale et un financement du développement.

Ceci est considéré non comme une assistance, mais comme un investissement dans la stabilité et la prospérité partagée. Le chef de la diplomatie camerounaise identifie trois exigences : « rétablir la confiance entre les États, réconcilier les peuples et les nations avec les institutions multilatérales » et faire en sorte que les progrès technologiques bénéficient à l’humanité tout entière.

Lejeune Mbella Mbella appelle également à la mise en œuvre diligente des engagements de Séville de juillet 2025 sur le financement du développement, dans un contexte où les pays du Sud réclament davantage de marges de manœuvre financières. L’ONU avait elle-même présenté l’Engagement de Séville comme une tentative de réorienter les ressources du développement.

Notamment par la mobilisation des ressources nationales, la réforme financière et un meilleur accès au financement. Mais, pour le Cameroun, le débat ne peut rester au niveau diplomatique. La ZLECAf constitue désormais un test de compétitivité nationale.

Le marché continental comme révélateur camerounais

La Zone de libre-échange africaine représente un marché potentiel de plus de 1,2 milliard de personnes et un PIB cumulé de plus de 3 400 milliards de dollars. Son ambition dépasse la suppression des droits de douane : elle vise un marché intégré des biens et services, la facilitation des investissements et la construction progressive de chaînes de valeur continentales.

Les estimations citées par le Cameroon Trade Hub indiquent qu’une élimination des droits d’importation pourrait accroître le commerce intra-africain de 52,3 %, avec un potentiel encore supérieur si les barrières non tarifaires sont réduites. Pour Yaoundé, l’enjeu est donc considérable. Le Cameroun ne doit plus seulement considérer l’Afrique comme un marché d’exportation potentiel ; il doit pouvoir y positionner ses propres entreprises.

Les premiers signaux existent. Le pays a été retenu en 2026, avec six autres États africains, pour une phase expérimentale de mise en œuvre de la ZLECAf. Cette phase doit notamment permettre aux produits et services camerounais d’accéder, dans le cadre prévu par l’initiative, à des marchés d’Afrique de l’Est, de l’Ouest et d’Afrique australe.

Le processus n’est d’ailleurs plus théorique. Le Cameroun a déjà enregistré des opérations commerciales sous le régime préférentiel de la ZLECAf. Une cargaison de résine tunisienne est arrivée à Kribi en 2023 dans le cadre de la phase pilote, tandis que des entreprises camerounaises ont commencé à tester les possibilités d’exportation.

En juillet 2024, 99,49 tonnes de lingots d’aluminium produits par ALUCAM ont notamment été expédiées vers l’Algérie dans ce cadre.

Le paradoxe d’une économie encore extravertie

Le défi apparaît dans les chiffres du commerce extérieur. En 2025, les exportations totales du Cameroun se sont établies à 3 084 milliards de FCFA, en recul de 5,2 %. Les exportations d’hydrocarbures ont chuté de 24,4 %, tandis que les exportations hors hydrocarbures ont progressé à 2 007,5 milliards de FCFA. Les produits manufacturiers ont augmenté de 10,3 %, atteignant 859,8 milliards de FCFA.

La dynamique est encourageante, mais elle reste insuffisante pour inverser le déséquilibre extérieur. Le déficit commercial a atteint 2 098 milliards de FCFA en 2025. Le Cameroun progresse donc dans la diversification tout en restant confronté à une forte dépendance aux importations et à une concentration de ses exportations sur un nombre limité de filières.

C’est ici que la ZLECAf devient stratégique : elle oblige le Cameroun à passer de la logique de production nationale à celle de compétitivité continentale. Cacao et produits dérivés, banane, bois transformé, aluminium, agro-industrie, textile, services numériques, logistique : l’enjeu sera de monter en gamme, respecter les normes, réduire les coûts logistiques et construire des entreprises capables de franchir durablement les frontières.

De la CEMAC à la CEEAC : le premier cercle

Cette ambition commence toutefois par l’Afrique centrale. En 2022, le président Paul Biya, alors président en exercice de la CEMAC, soulignait que le commerce intra-communautaire ne dépassait guère 3 % des échanges de la sous-région avec le reste du monde. Il dénonçait parallèlement la dépendance aux exportations de matières premières non transformées.

Et il appelait à renforcer les échanges, les infrastructures et les chaînes de valeur. Sa conclusion était plutôt stratégique : « Une CEMAC consolidée dans une Zone de Libre-Echange Continentale Africaine (ZLECAf), est le meilleur gage de réussite de la transformation structurelle de nos économies vers l’industrialisation ». Cette vision prend une dimension particulière pour le Cameroun.

Avec Douala et Kribi, ses infrastructures portuaires, ses corridors vers le Tchad et la République centrafricaine, ses frontières avec le Nigeria, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Congo, le pays possède des atouts pour devenir une plateforme commerciale d’Afrique centrale. Mais cette position géographique ne deviendra un avantage économique que si les corridors fonctionnent.

Et si les frontières sont fluidifiées et si les entreprises disposent de capacités de production suffisantes. L’expérience de Kyé-Ossi, à la frontière avec le Gabon et la Guinée équatoriale, illustre cette logique : un poste frontalier unique digitalisé est prévu avec l’appui du Secrétariat de la ZLECAf. Le pays travaille également à renforcer le statut d’exportateur agréé et l’accès des entreprises aux financements d’Afreximbank et de la BAD.

Une bataille qui dépasse l’Afrique

Le plaidoyer camerounais prend enfin une dimension internationale. Dans sa déclaration à l’Assemblée générale de l’ONU en 2023, Paul Biya appelait à « un pacte pour une architecture financière mondiale rénovée ». Il associait directement cette réforme aux ambitions de l’Afrique et de la ZLECAf dans la recherche, la science, la technologie, l’énergie, les infrastructures.

S’y ajoutent, les télécommunications, l’agriculture, la dette et le financement du climat et du développement. La cohérence du discours est donc manifeste : réformer les règles internationales pour obtenir davantage d’espace financier ; intégrer l’Afrique pour élargir les marchés ; industrialiser pour créer davantage de valeur ; transformer localement pour réduire la dépendance aux matières premières.

Pour le Cameroun, la ZLECAf sera cependant autant une opportunité qu’un révélateur. L’ouverture continentale permettra aux entreprises camerounaises d’accéder à de nouveaux marchés, mais elle exposera également le marché national à une concurrence africaine accrue. Le véritable enjeu pour Yaoundé n’est donc plus seulement de soutenir la ZLECAf.

Il est de faire du Cameroun un pays qui vend davantage à l’Afrique, transforme davantage sur son territoire et participe davantage aux chaînes de valeur continentales. De la CEMAC à la CEEAC, de Douala et Kribi aux marchés de Lagos, Nairobi, Accra, Johannesburg ou Alger, la ZLECAf peut devenir pour le Cameroun le passage d’une ambition d’intégration à une véritable stratégie de puissance économique.

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