Rebecca Grynspan et Carolyn Rodrigues-Birkett, deux femmes en tête des consultations : derrière la succession du secrétaire général, le continent africain joue une bataille plus large sur sa représentation, son financement et son poids dans la gouvernance mondiale.
La succession d’António Guterres dépasse désormais la seule compétition pour la direction du Secrétariat général de l’ONU. Pour l’Afrique, elle intervient au moment où le continent cherche à transformer son poids démographique, économique et diplomatique en influence institutionnelle.
Le troisième scrutin informel du Conseil de sécurité, organisé le 18 septembre, a placé la Costaricienne Rebecca Grynspan et la Guyanienne Carolyn Rodrigues-Birkett en tête, avec respectivement neuf et huit voix « encourage », mais sans rupture décisive.
L’enjeu africain est ailleurs : qui, demain, portera le débat sur la place du continent dans un système international encore largement structuré autour de rapports de force hérités de 1945 ?
L’Afrique compte 54 États membres de l’ONU, soit plus du quart de l’Organisation. Pourtant, aucun pays africain ne siège parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Le continent dispose de sièges élus, mais pas d’une représentation permanente à l’instance qui décide des sanctions, autorisations d’opérations de paix et grandes réponses internationales aux crises.
L’ONU elle-même reconnaît désormais le décalage entre cette réalité et l’architecture institutionnelle actuelle. António Guterres a fait de cette question un marqueur de son discours africain. En février 2026, devant l’Union africaine à Addis-Abeba, il a jugé l’absence de représentation permanente africaine « indéfendable », lançant : « This is 2026 – not 1946 »
La position africaine est pourtant ancienne et structurée. À travers le Consensus d’Ezulwini et la Déclaration de Syrte, l’Union africaine réclame au minimum deux sièges permanents avec les mêmes prérogatives que les autres membres permanents, y compris le veto s’il est maintenu, ainsi que cinq sièges non permanents.
En mai 2026, le président de la Commission de l’UA, Mahmoud Ali Youssouf, rappelait que l’Afrique ne demandait pas une faveur, mais la correction d’une injustice historique.
Mais cette bataille institutionnelle est directement liée aux intérêts matériels du continent. Soudan, Sahel, République démocratique du Congo, Corne de l’Afrique : une part importante de l’agenda du Conseil concerne directement la sécurité africaine.
Dans le même temps, dette, financement du développement, climat, transition énergétique, infrastructures, intelligence artificielle et minerais critiques occupent une place croissante dans les négociations internationales.
C’est là que la succession de Guterres prend une dimension stratégique pour les capitales africaines. Le prochain secrétaire général devra composer avec une Afrique qui entend peser davantage sur la réforme de l’architecture financière mondiale, réclame des financements plus accessibles et cherche à capter davantage de valeur de ses ressources naturelles.
L’UA lie d’ailleurs explicitement réforme du Conseil de sécurité et transformation de la gouvernance mondiale. Grynspan et Rodrigues-Birkett ont toutes deux échangé en août avec la direction de l’Union africaine sur la réforme du multilatéralisme et le renforcement de la voix africaine.
Mais, au-delà des personnalités, la question fondamentale reste institutionnelle : l’Afrique veut-elle seulement être mieux entendue ou participer directement aux décisions qui façonnent l’ordre mondial ?
La succession d’Antonio Guterres offre un nouveau révélateur de cette ambition. Elle ne règle pas la question du siège permanent africain. Mais elle intervient au moment où le continent cherche à passer du statut de grand espace concerné par les décisions internationales à celui d’acteur participant à leur élaboration.