De Ndayane à Diamniadio, les grands chantiers sénégalais illustrent la recomposition de la compétition économique. Le prix, le financement et l’ancrage local deviennent aussi déterminants que l’héritage historique.
Le paysage des grands travaux change au Sénégal. Port de Ndayane, ville nouvelle de Diamniadio, plateformes industrielles, infrastructures énergétiques et logistiques : les entreprises chinoises, turques et émiraties occupent désormais une place croissante dans les grands projets du pays. Le phénomène ne signifie pas pour autant la disparition française.
Mais il marque la fin d’une position longtemps privilégiée. La France demeure un partenaire économique important du Sénégal : elle représentait encore 12 % des importations sénégalaises en 2023 et comptait environ 270 entreprises et entités de droit sénégalais détenues par des ressortissants français. Son poids dans le stock d’investissements étrangers a toutefois fortement diminué par rapport à 2015.
Ndayane, le symbole
Le futur port en eau profonde de Ndayane illustre cette nouvelle compétition. Le projet est piloté par l’émirati DP World et les travaux ont été attribués à un consortium international à dominante chinoise.
Selon des informations rapportées par France Télévisions et reprises par la presse sénégalaise, l’offre du groupement emmené par Eiffage aurait été environ 20 % plus élevée que celle retenue.
Le message est clair : l’excellence technique ne suffit plus lorsque l’écart de prix devient déterminant. À Diamniadio, la présence turque est également devenue visible dans plusieurs infrastructures.
Les autorités sénégalaises reconnaissent d’ailleurs le rôle joué par les entreprises turques dans le développement de la nouvelle ville et continuent d’élargir cette coopération à l’industrie, à l’énergie et à la construction.
Le modèle français doit évoluer
Certaines entreprises françaises ont compris cette transformation. Le groupe Ragni, par exemple, a créé une filiale au Sénégal et déploie 36 000 lampadaires solaires pour l’ANER, avec une logique d’ancrage local et de transfert de compétences.
C’est peut-être là que se trouve la nouvelle équation africaine : ne plus simplement vendre depuis la France, mais produire, former, financer, recruter localement et construire des partenariats durables.
La compétition chinoise, turque ou émiratie n’est donc pas seulement une question de prix. Elle repose aussi sur des capacités de financement, des délais d’exécution, des offres intégrées et une présence industrielle croissante.
Une nouvelle bataille pour l’Afrique
Pour Dakar, cette concurrence peut constituer un levier de négociation. La diversification des partenaires permet de comparer les offres, de réduire les dépendances et de rechercher davantage de valeur ajoutée locale. Pour les Européens, en revanche, le changement est structurel. Le marché africain n’est plus captif, et l’histoire ne constitue plus un avantage commercial suffisant.
La question n’est donc pas de savoir si la France doit quitter le Sénégal. Elle doit plutôt répondre à une autre question : comment rester compétitive dans une Afrique qui négocie désormais avec Pékin, Ankara, Abou Dhabi et d’autres partenaires selon des critères de prix, de financement, de technologie et de transfert de compétences ?
À Dakar, la bataille des grands chantiers annonce peut-être celle de la prochaine décennie : moins une compétition d’influence qu’une compétition d’offres.