Mfum, la frontière des ambitions : le Cameroun et le Nigéria réinventent leur destin commun

Le rapprochement entre Yaoundé et Abuja répond d'abord à une logique implacable

À Mfum, modeste localité nichée entre le Cameroun et le Nigéria, deux directeurs généraux des douanes sont venus faire bien plus qu’inspecter un poste-frontière. Leur visite traduit une ambition autrement plus vaste : transformer une frontière longtemps synonyme de tensions, de contrebande et d’insécurité en un moteur d’intégration économique.

Derrière cette coopération se dessine pourtant une réalité plus complexe, où les intérêts commerciaux côtoient les rivalités géopolitiques, notamment autour des ressources pétrolières du golfe de Guinée.

Là où se joue l’avenir de deux économies

À Mfum, les barrières douanières racontent une autre histoire que celle des formalités administratives. Elles racontent celle de deux voisins condamnés à coopérer. Lorsque Fongod Edwin Nuvaga et son homologue nigérian Bashir Adewale Adeniyi parcourent les installations du poste de contrôle transfrontalier, le geste est hautement symbolique. L’objectif est de faire de cette frontière l’une des plus performantes dans le golfe de Guinée.

Une évidence économique

Le rapprochement entre Yaoundé et Abuja répond d’abord à une logique implacable : l’économie. Avec plus de 230 millions d’habitants, le Nigéria est un géant continental. Son influence dépasse largement son poids démographique. Pour le Cameroun, il représente le premier fournisseur africain et un partenaire commercial incontournable.

Des centaines de camions franchissent chaque semaine cette frontière, transportant produits manufacturés, matériaux de construction, denrées alimentaires, carburant ou bétail. Mais une part importante de ces échanges échappe encore aux circuits officiels.

La contrebande prospère depuis des décennies grâce aux écarts de prix, aux différences de fiscalité et à la porosité de plus de 1 500 kilomètres de frontière commune. Chaque cargaison qui échappe aux douanes représente des recettes fiscales perdues pour les deux États. D’où l’enjeu du poste unique de Mfum : accélérer les procédures tout en rendant les contrôles plus efficaces.

Une frontière sous haute surveillance

La coopération douanière ne se limite cependant pas aux marchandises. Cette frontière est également l’une des plus sensibles du continent. Dans le bassin du lac Tchad, les incursions de Boko Haram continuent d’imposer une vigilance constante. Plus au sud, les trafics d’armes, de carburant, de médicaments et les réseaux criminels transnationaux profitent de la densité des échanges commerciaux.

Pour les administrations douanières, la réponse passe désormais par l’intelligence collective. A savoir : partage d’informations, numérisation des procédures, contrôles conjoints et harmonisation des méthodes d’inspection. Le poste de Mfum devient ainsi un laboratoire où sécurité et facilitation du commerce avancent désormais côte à côte.

Bakassi : la paix n’efface pas les intérêts

Mais derrière cette coopération exemplaire subsiste une réalité que personne n’évoque ouvertement. Le Cameroun et le Nigéria partagent aussi une histoire de rivalité autour de Bakassi, cette péninsule riche en ressources halieutiques et surtout en hydrocarbures.

Si l’arrêt de la Cour internationale de Justice en 2002 puis l’accord de Greentree ont définitivement consacré la souveraineté camerounaise, les enjeux énergétiques, eux, n’ont jamais disparu. Les importantes réserves offshore du golfe de Guinée continuent d’alimenter les intérêts stratégiques des deux pays.

Dans un contexte où les ressources pétrolières deviennent plus difficiles à exploiter et où la transition énergétique redéfinit les équilibres mondiaux, chaque découverte d’hydrocarbures renforce l’importance d’une frontière stable. La coopération douanière apparaît ainsi comme un instrument de confiance mutuelle.

Les obstacles d’une intégration encore inachevée

L’optimisme ne doit pourtant pas masquer les fragilités. La crise sécuritaire dans les régions anglophones camerounaises ralentit le trafic sur le corridor Bamenda-Enugu. Les infrastructures routières demeurent inégalement développées. Les réglementations restent parfois contradictoires.

Et les opérateurs économiques dénoncent encore la multiplicité des contrôles administratifs. À cela s’ajoutent les effets des fluctuations du naira, les disparités fiscales entre les deux pays et une corruption qui continue de peser sur la compétitivité des échanges. Autant de défis qui montrent que construire un poste-frontière moderne est plus facile que bâtir une véritable frontière intégrée.

Au-delà de Mfum, un test pour l’Afrique

La visite des deux directeurs généraux dépasse finalement le cadre bilatéral. Elle constitue un test grandeur nature pour la Zone de libre-échange continentale africaine. Si Mfum réussit, il démontrera qu’une frontière africaine peut être à la fois sûre, rapide et génératrice de croissance. Si le projet échoue, il illustrera une fois de plus les limites de l’intégration régionale face aux pesanteurs administratives et aux intérêts nationaux.

Entre Yaoundé et Abuja, la coopération n’effacera sans doute jamais toutes les rivalités. Mais elle rappelle une évidence. Dans une Afrique où les marchés deviennent de plus en plus interdépendants, les frontières ne peuvent plus être uniquement des lignes de séparation. Elles doivent devenir des espaces de création de richesses, de stabilité et de confiance. À Mfum, c’est précisément cette nouvelle frontière qui est en train de s’inventer.

Simon Emmanuel Minyem

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