Ethnies, régions, réseaux sociaux et clientélisme politique : le dangereux brouillage entre solidarité communautaire et tribalisme. Tout Camerounais se sent-il véritablement chez lui partout au Cameroun ? La question mérite d’être posée sans tabou.
Car derrière le discours sur l’unité nationale se développent des réflexes communautaires qui, amplifiés par les réseaux sociaux et récupérés par des acteurs politiques, peuvent devenir un obstacle à la mobilité sociale, à la représentation nationale et au vivre-ensemble.
Le Cameroun est une mosaïque de plus de 250 groupes ethniques et linguistiques. Cette diversité constitue une richesse historique. Elle devient cependant une fragilité lorsque l’appartenance communautaire se transforme en critère de recrutement, de promotion, de vote ou d’exclusion.
Être Camerounais partout chez soi : une réalité à consolider
Un Camerounais de Douala doit-il se sentir aussi chez lui à Maroua, Bertoua, Bamenda, Bafoussam ou Ebolowa ? Un ressortissant du Nord doit-il pouvoir s’installer dans le Sud sans être considéré comme un « étranger » ? Un Bamiléké, un Bassa, un Beti, un Sawa, un Bamoun, un Gbaya, un Mafa ou un anglophone doivent-ils parfois justifier leur présence dans une autre région ? Juridiquement, la réponse est évidemment non.
Socialement, la réalité est plus complexe. Le véritable test du vivre-ensemble est peut-être celui-ci : peut-on travailler, investir, entreprendre et réussir dans une autre région sans être soupçonné d’avoir pris la place de quelqu’un du terroir ?
Quand le communautarisme devient politique
La communauté est d’abord un espace de solidarité. Les associations communautaires peuvent financer les études, soutenir les malades, organiser les obsèques, développer les villages et maintenir les liens culturels. Le problème commence lorsque cette solidarité devient une machine politique.
Certains groupes ou individus prétendent parler au nom d’une communauté entière, parrainer un candidat, soutenir une nomination ou négocier l’accès à une fonction. Mais qui leur a donné ce mandat ?Le risque est alors de transformer la communauté en propriété politique de quelques-uns.
Un poste ministériel, une direction générale, une ambassade, une mairie ou une candidature peuvent être considérés comme relevant d’un prétendu « équilibre communautaire ». Cette logique peut surtout bloquer l’ascension d’autres personnalités, parfois plus compétentes, parce qu’elles ne bénéficient pas du soutien des réseaux dominants.
Les réseaux sociaux changent la dimension du problème
C’est ici qu’intervient la grande nouveauté des dernières années : le communautarisme numérique. Facebook, WhatsApp, TikTok, X et YouTube ont démultiplié la capacité de diffusion des discours identitaires. Une déclaration prononcée dans un quartier de Yaoundé peut atteindre en quelques heures Douala, Paris, Montréal, Bruxelles ou Washington.
Les réseaux sociaux permettent également la constitution de communautés virtuelles qui ne sont plus limitées aux frontières géographiques. Le phénomène est suffisamment préoccupant pour que les autorités camerounaises et plusieurs organisations consacrent désormais des campagnes spécifiques à la lutte contre les discours de haine en ligne.
En mai dernier, Cameroon Tribune relevait encore la montée des discours de haine et des replis communautaires sur les réseaux sociaux. Le téléphone portable, outil de rapprochement et caisse de résonance des fractures identitaires. Une rumeur, une vidéo sortie de son contexte ou une accusation visant une communauté peut provoquer des milliers de commentaires, de partages et de réactions avant même qu’une vérification sérieuse ait été effectuée.
Le phénomène est d’autant plus dangereux que les algorithmes privilégient souvent les contenus qui suscitent émotion, indignation et confrontation. Le tribalisme n’a donc plus besoin d’une tribune politique ou d’un meeting. Il peut désormais tenir dans un téléphone.
La question de la stigmatisation
Il serait dangereux d’établir un palmarès des communautés « les plus stigmatisées ». Les cibles évoluent selon les périodes, les crises et les rapports de force politiques. Certaines communautés sont cependant régulièrement visées par des stéréotypes dans le débat public : Bamiléké, Beti, populations du Grand-Nord, anglophones, Sawa ou autres groupes selon les circonstances.
Cette généralisation est précisément le piège. On transforme quelques individus en représentants de millions de personnes. Un homme politique devient « l’ethnie ». Une affaire judiciaire devient « la communauté ». Une réussite économique devient une preuve de domination collective. C’est ainsi que naît l’ethnicisme politique.
Faut-il réserver certains postes aux communautés ?
La question mérite d’être posée franchement. La représentation territoriale et la diversité dans les institutions peuvent avoir un avantage : éviter qu’une partie du pays se sente exclue et renforcer la confiance dans l’État. Mais réserver des postes à une communauté serait extrêmement dangereux. Un ministère ne devrait pas appartenir à une ethnie.
Une ambassade ne devrait pas être la propriété d’une région. Une entreprise publique ne devrait pas être considérée comme un « tour » communautaire. L’équilibre national doit favoriser la représentation sans transformer l’appartenance ethnique en droit de propriété sur l’État. La compétence, l’intégrité, l’expérience et l’intérêt national doivent demeurer essentiels.
Le régionalisme : une partie de la réponse ?
Le régionalisme peut contribuer au rééquilibrage territorial s’il signifie davantage de développement local, de responsabilités et de moyens pour les collectivités. Mais il ne doit jamais devenir un tribalisme institutionnalisé. L’objectif devrait être de permettre à chaque région de se développer suffisamment pour que ses ressortissants n’aient pas besoin de défendre leur identité pour obtenir des opportunités.
La diaspora : solidarité ou prolongement des clivages ?
La diaspora camerounaise connaît une multiplication des associations communautaires. C’est une force considérable : financement des familles, projets villageois, aide sociale, transmission culturelle et mobilisation des compétences.
Mais une question doit être posée : combien de ressources mobilisées chaque année par ces associations produisent réellement des infrastructures et des activités économiques durables dans les villages ? La solidarité communautaire ne doit pas seulement financer des cérémonies ou des urgences. Elle devrait devenir un instrument d’investissement local.
Les partis politiques doivent sortir du calcul communautaire
Les partis politiques ont une responsabilité historique. Ils ne peuvent pas dénoncer le tribalisme lorsqu’il les gêne et l’utiliser lorsqu’il sert leurs intérêts électoraux. Pour les prochaines législatives et municipales, les formations politiques devraient privilégier des candidats compétents, intègres et capables de défendre un programme.
Les municipales doivent devenir le laboratoire du développement local : eau, voirie, santé, écoles, marchés, agriculture, environnement et emploi. Les législatives, elles, doivent produire des députés capables de défendre une vision nationale, et non de simples porte-parole de leur village.
Sanctionner les dérives
Le Cameroun dispose déjà d’un cadre juridique. L’article 241-1 du Code pénal prévoit un à deux ans d’emprisonnement et 300 000 à 3 millions de FCFA d’amende pour les discours de haine ou incitations à la violence fondés sur l’appartenance tribale ou ethnique.
Le texte vise précisément les nouvelles formes de diffusion de la haine, y compris celles qui passent par les réseaux sociaux. Le problème est désormais celui de l’application. La sanction doit être rapide, impartiale et identique pour tous, qu’il s’agisse d’un militant, d’un opposant, d’un responsable gouvernemental, d’un influenceur, d’un journaliste ou d’un simple internaute.
Où en sommes-nous avec le vivre-ensemble ?
Le Cameroun n’est pas condamné au tribalisme. Son histoire est aussi celle du brassage, des mariages, des migrations internes, des échanges commerciaux et de la coexistence de communautés différentes. Mais le vivre-ensemble ne peut rester un slogan. La communauté doit protéger, pas exclure. Le régionalisme doit développer, pas enfermer.
Les partis doivent rassembler, pas transformer les ethnies en clientèles. Les réseaux sociaux doivent informer, pas fabriquer des ennemis. Et l’État doit garantir que personne n’a besoin d’appartenir au « bon » groupe pour réussir. Le véritable danger n’est donc pas l’existence des communautés. C’est lorsqu’elles deviennent des frontières – physiques, politiques ou numériques – au sein d’une même République.