Chronique : le peuple Baka ou le cinéma face à la disparition du Cameroun

Le documentaire Je te vois dans mes rêves, projeté à Douala, est bien plus qu’un film sur le peuple Baka. Il est le récit d’un Cameroun qui disparaît à mesure que les bulldozers avancent, que les villages s’urbanisent et que les traditions s’effacent.

Derrière l’histoire d’une famille déracinée se dessine une interrogation plus vaste : le développement peut-il justifier la disparition des cultures qui font l’âme d’un pays ? Et où est le cinéma camerounais face à cette urgence ?

Quand la forêt disparaît, un peuple s’efface

Pendant près de quatre décennies, Phil Agland aura été le témoin involontaire d’une tragédie silencieuse. Lorsqu’il retrouve la petite Kamera, devenue adulte, il découvre surtout un peuple qui ne reconnaît plus son propre territoire. La forêt a reculé. Les familles se sont dispersées. Les savoirs ancestraux se sont fragilisés.

La problématique soulevée par ce documentaire dépasse largement le destin des Baka. Elle pose une question fondamentale : que devient une communauté lorsqu’on lui retire le lieu où se construisent sa mémoire, sa spiritualité et son identité ?

Pour les Baka, perdre la forêt, c’est perdre bien plus qu’un espace de chasse. C’est perdre une langue vivante, une école sans murs, une médecine, une culture et une manière d’habiter le monde.

Le drame des Baka est aussi celui des villages camerounais

On aurait tort de croire que cette histoire ne concerne que les peuples autochtones de l’Est. Elle raconte en réalité ce qui se produit, à des degrés divers, dans de nombreux villages du Cameroun. Partout, les routes remplacent les anciens sentiers. Les plantations industrielles succèdent aux espaces communautaires.

Les maisons en matériaux locaux cèdent la place au béton. Les jeunes désertent les villages. Les langues nationales s’effacent devant le français, l’anglais ou les nouveaux codes urbains. Les veillées disparaissent, les rites se simplifient, les contes cessent d’être racontés. Le développement n’est évidemment pas un mal.

Les populations aspirent légitimement à de meilleures infrastructures, à l’électricité, aux écoles et aux centres de santé. Mais une question demeure : pourquoi le progrès semble-t-il si souvent incompatible avec la préservation des cultures ? Le Cameroun donne parfois l’impression de construire ses villes en oubliant les civilisations qui les ont précédées.

Une société qui perd sa mémoire devient vulnérable

Lorsqu’une culture disparaît, ce ne sont pas seulement des traditions qui s’éteignent. Ce sont aussi des mécanismes de solidarité qui se brisent, des savoir-faire qui ne seront jamais transmis, des langues qui meurent dans le silence et des générations qui grandissent sans connaître leurs racines.

Une société privée de mémoire devient plus vulnérable aux fractures sociales, à l’individualisme et aux conflits identitaires. Elle consomme davantage qu’elle ne transmet. Elle imite davantage qu’elle ne crée.

Le cas des Baka apparaît alors comme le symptôme d’un phénomène national : la lente érosion des patrimoines culturels sous la pression d’un modèle de développement qui mesure davantage les hectares exploités que les héritages préservés.

Le cinéma camerounais regarde-t-il au bon endroit ?

Le documentaire de Phil Agland soulève aussi une interrogation qui dérange : pourquoi faut-il si souvent qu’un regard venu d’ailleurs raconte nos propres histoires ? Le cinéma camerounais produit des œuvres de qualité et voit émerger une nouvelle génération de réalisateurs talentueux.

Mais il reste encore largement concentré sur les intrigues urbaines, les comédies, les romances ou les conflits familiaux.

Pendant ce temps, des pans entiers du Cameroun disparaissent presque sans images. Où sont les films sur l’exode rural ? Sur les villages vidés de leurs jeunes ? Sur les langues qui s’éteignent ? Sur les chefs traditionnels confrontés à la modernité ? Sur les communautés déplacées par les grands projets économiques ?

Sur les peuples autochtones qui tentent de préserver leur identité ? Le cinéma n’a pas seulement pour mission de divertir. Il est aussi une mémoire. Lorsqu’il ne filme pas les grandes mutations d’une société, il laisse l’Histoire s’écrire sans images.

Filmer aujourd’hui ce que demain ne verra plus

Le documentaire de Phil Agland nous rappelle une vérité simple : certaines cultures disparaissent moins sous les coups de la violence que dans l’indifférence générale. Le peuple Baka n’est pas seulement au cœur d’un documentaire. Il est le symbole d’un Cameroun qui cherche encore le juste équilibre entre développement économique et respect de ses racines.

La véritable modernité ne consiste pas à remplacer systématiquement l’ancien par le nouveau. Elle consiste à faire cohabiter le progrès avec la mémoire. Le cinéma camerounais possède aujourd’hui une responsabilité historique. Celle de raconter le pays tel qu’il est, dans toute sa diversité, ses contradictions et ses fragilités.

Car un peuple qui cesse de filmer sa mémoire finit souvent par perdre une partie de son identité. Le destin des Baka est peut-être celui d’une minorité. Mais la question qu’ils nous adressent concerne tous les Camerounais : que restera-t-il de nous lorsque nos enfants chercheront, à leur tour, les traces de leurs origines ?

Cette version adopte le ton d’une chronique de presse, plus engagé et analytique, tout en restant mesuré. Elle cherche à faire du documentaire sur les Baka le point de départ d’une réflexion plus large sur l’identité culturelle, le développement et les responsabilités du cinéma camerounais.

La notion de « disparition » ne renvoie pas à l’extinction géopolitique du pays, mais plutôt à l’effacement progressif de la forêt primaire équatoriale -le bassin du Congo- et, par extension, d’un mode de vie ancestral unique qui fait l’essence même de cette région.

Simon Emmanuel Minyem

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